À la tête du parc animalier d’Auvergne, situé à Ardes-sur-Couze (Puy-de-Dôme), Pascal Damois a accordé un long entretien à Biofaune dans lequel ce dirigeant atypique dévoile sa vision du zoo contemporain. Entre soutien à la conservation in situ, bien-être animal, pédagogie et contraintes économiques…

Comment devient-on, en 2012, directeur et copropriétaire du parc animalier et de loisirs du Cézallier sans avoir jamais rêvé de posséder son propre zoo ?

Je suis arrivé dans ce métier un peu par hasard en découvrant, grâce à mes enfants, l’univers des parcs zoologiques du XXIème siècle. Jusqu’alors, j’avais du mal à admettre le bien-fondé de la captivité des animaux sauvages. Soudain, j’ai pris conscience du rôle des programmes d’élevage, du soutien à la conservation in situ, de toutes ces choses qui n’existaient pas lorsque j’allais au zoo dans mes jeunes années. Etfinalement, je suis revenu à mes premières amours. J’ai longtemps voulu être vétérinaire…

À cette époque, je possédais une société d’objets publicitaires et cherchais une nouvelle aventure dans un secteur qui fasse sens à mes yeux, au-delà des challenges quotidiens de l’entrepreneuriat. J’ai déclaré un jour avoir été « anti-zoo » avant de visiter le Bioparc de Doué-la-Fontaine et la Vallée des singes, à Romagne. Avec mon associé, Rémy Gaillot, nous avons eu la chance de rencontrer très tôt leurs dirigeants, Pierre Gay et Emmanuel Le Grelle. Nous nous sommes très bien entendus et ils nous ont dévoilé leur vision de ce métier.

PASCAL DAMOIS 01 (PHOTO MARIE DEMOULIN - PARC ANIMALIER D'AUVERGNE)

(Photo Marie Demoulin / Parc animalier d'Auvergne).

° Quelle est votre position face aux campagnes en faveur du bien-être animal dont beaucoup remettent en cause l’existence même des zoos ?

À mon sens, c’est méconnaître leur univers actuel. Pour certaines espèces, comme les grands singes et les éléphants, la question est complexe et n’appelle pas de réponse tranchée. Rien n’est tout blanc ou tout noir. Au regard des pressions pesant sur la faune dans la nature, avoir une vision manichéenne ne résout rien.

Si ceux qui critiquent les zoos au nom du bien-être animal venaient observer comme cela se passe dans notre parc, peut-être ouvriraient-ils les yeux. Je n’ai rien à cacher. Chez nous, c’est toujours « open door ». Nous limitons sciemment notre activité « soigneur d’un jour » à deux personnes afin qu’elles puissent poser toutes les questions voulues, accéder à l’intégralité des coulisses et voir à quoi un soigneur occupe ses journées. Nos détracteurs se rendraient compte du temps que nous consacrons aux enrichissements, lequel ne cesse d’ailleurs d’augmenter. Il y a 20 ans, le travail d’un soigneur consistait presque exclusivement à nettoyer les enclos et les bâtiments, le reste étant consacré au nourrissage. Depuis, les choses ont beaucoup changé.

° Très vite, votre établissement a été admis au sein de l’EAZA (association européenne des zoos et aquariums). Selon vous, le rôle de cette instance doit-il être renforcé ?

Complètement. Nous nous inscrivons à 200 % dans l’action de l’EAZA, essentielle pour accroître le niveau de compétence et l’efficacité des parcs zoologiques. Très exigeantes, les évaluations pratiquées par cette association sont aussi extrêmement formatrices. Les remarques et les conseils des professionnels lors des deux inspections que nous avons déjà subies nous ont fait gagner des années de travail. Évidemment, il faut être capable d’accepter les critiques et avoir une vision lucide de son établissement.

Je conçois l’EAZA comme une communauté partageant ses connaissances à travers, par exemple, les guidelines présentant les bonnes pratiques à suivre pour assurer et accroître le bien-être de nos pensionnaires. Les animaux ne sont pas des machines et ce qui fonctionne avec un individu ne marchera pas avec un autre. Vous pouvez pratiquer le medical-training avec certains mais pas avec leurs congénères. Grâce à l’EAZA, nous sommes informés de tous les cas auxquels nos confrères ont dû faire face.

Voici un peu plus d’un an, nous avons enregistré la naissance d’un bébé siamang. Il y a quelques mois, le père a enlevé le petit à la mère et l’élève depuis. Nous avons échangé avec le coordinateur de cette espèce puis avec ceux des autres gibbons. C’était la première fois qu’ils entendaient parler d’un tel comportement. Si demain celui-ci se reproduit ailleurs, nous pourrons expliquer comment nous avons géré les conflits, la mère ayant mal réagi au début.

Ce partage de connaissances offert par l’EAZA s’avère d’une telle richesse qu’en raisonnant de façon puriste, je dirais que tous les zoos devraient appartenir à cette association. L’EAZA montre la voie, à nous de la suivre.

GORAL AU PARC ANIMALIER D'AUVERGNE

Caprin originaire des montagnes du nord-est de l'Inde, de Chine et d'Indochine septentrionale (Birmanie, Thaïlande et Viêt Nam), le goral gris (Naemorhedus griseus) est classé depuis 1996 « vulnérable », c’est-à-dire confronté à un risque élevé d’extinction à l’état sauvage, par l’Union internationale pour la conservation de la nature (photo Ph. Aquilon).

° Vous présidez le comité des spécialistes des caprins (Caprinae Taxon Advisory Group) de l’EAZA. Quelle est la mission de cette instance ?

Les TAG regroupent les programmes d’élevage d’un groupe ou d’une (sous-)famille d’animaux. J’ai en charge les chèvres et les moutons sauvages pour celui des caprinés. Certes, ces espèces ne sont pas les plus emblématiques mais peuvent être vraiment menacées. Nous coordonnons notamment les programmes des takins, des markhors, des turs du Caucase, des tahrs de l'Himalaya et des bœufs musqués. Nous menons des projets de fond. En 2020, nous allons revoir le plan de collection (Collection Regional Planning) européen des caprins, l’EAZA ayant récemment redéfini ses programmes d’élevage. Durant les huit ou neuf prochains mois, nous passerons toutes les espèces au tamis pour retenir les caprins sur lesquels concentrer nos efforts lors des cinq années à venir.

° Certains se sont étonnés de votre choix d’accueillir des girafes dans un parc dédié aux animaux des sommets du monde. Que leur répondez-vous ?

Je gère un parc privé et me dois d’être pragmatique. L’arrivée des girafes a eu un impact évident sur la fréquentation. La même année qu’elles, nous avons reçu plusieurs espèces menacées dont les takins et les markhors. Grâce aux girafes, nous pouvons parler à davantage de visiteurs des dangers pesant sur des animaux moins charismatiques, comme le glouton, le goral ou le binturong.

Nos girafes disposent d’un bâtiment de 500 m2 leur offrant un espace digne de ce nom pour l’hiver. Elles restent à l’intérieur uniquement lorsque les températures deviennent très basses. En Auvergne, les périodes de grand froid s'avèrent de plus en plus courtes. Par 7 degrés et un temps ensoleillé, nos girafes sortent en libre accès et ont le choix entre regagner leur bâtiment ou rejoindre l’enclos extérieur couvrant plus de deux hectares.

Par ailleurs, les groupes reproducteurs étant généralement composés d’un mâle au côté de deux ou trois femelles, la population captive connaît un surplus de mâles. Cette conjoncture a entraîné des cas comme celui de Marius [euthanasié en 2014 au zoo de Copenhague, NDLR]. Actuellement, près de la moitié des parcs européens hébergent des groupes de mâles. Nous étions volontaires pour en recevoir un avec un projet pédagogique parallèle. Maintenir uniquement des mâles permet de présenter, dans un même espace, des spécimens de plusieurs (sous-)espèces alors que, pour l’immense majorité des gens, une girafe est une girafe. Nos visiteurs peuvent constater à l’œil nu les différences entre girafes réticulées, de Rothschild et du Kordofan.

ENTREEE DU PARC ANIMALIER D'AUVERGNE

Avant même d’entrer dans l’enceinte du parc, les visiteurs sont sensibilisés aux programmes de conservation soutenus par l’établissement (photo Ph. Aquilon).

° Et le cas de votre hippopotame Jules ?

Depuis presque quatre ans, nous cherchons à le placer avec l’aide du coordinateur. Une nouvelle piste se dessine et nous espérons une solution d’ici quelques mois. Confier un mâle de 28 ans s’avère d’une complexité sans nom. Et pourtant, au début, nous étions optimistes ! Nous avions eu plusieurs contacts dont le plus très sérieux remonte à l’automne dernier. Mais trois jours avant le transfert pour l’Algérie, le zoo intéressé nous a fait faux bond. Un an de travail pour l’obtention des documents administratifs est brusquement tombé à l’eau ! Ensuite un parc italien a tergiversé avant que nous ne décidions de clore les discussions car les informations que nous avions reçues entre-temps sur cet établissement n’étaient pas fameuses.

La situation est désormais claire. Soit Jules nous quitte pour le parc avec lequel nous négocions et que notre vétérinaire a récemment visité, soit il demeure chez nous jusqu’à la fin de ses jours. Dans ce cas, cet hiver ou plus sûrement le suivant, nous referons complètement son bâtiment, lequel sera conçu en fonction des espèces destinées à occuper ultérieurement l’enclos.

Nous n’avons pas vocation à maintenir des hippopotames amphibies. Outre la construction de bassins intérieurs, il est désormais recommandé de maintenir ces animaux grégaires en famille de trois, quatre ou cinq individus au minimum. Il nous est apparu que, jamais, nous ne pourrions garder dans de bonnes conditions un tel groupe d’hippopotames.

À suivre...

(Propos recueillis par Philippe Aquilon)