À la tête du parc animalier d’Auvergne, situé à Ardes-sur-Couze (Puy-de-Dôme), Pascal Damois a accordé un long entretien à Biofaune dans lequel ce dirigeant atypique dévoile sa vision du zoo contemporain. Entre soutien à la conservation in situ, bien-être animal, pédagogie et contraintes économiques…

° Quelles espèces rêvez-vous d’accueillir dans votre parc ? Le cas échéant pourquoi ?

Si j’étais seul décisionnaire, le rhinocéros indien est sûrement la grosse espèce que je privilégierais. Après, nous n’avons aucun reptile mais j’ai en tête des présentations mixtes assez spectaculaires… Honnêtement, je suis obligé de tourner autour du pot. En janvier dernier, l’équipe de direction a lancé une réflexion stratégique pour la période 2020-2025. Pour l’heure, nous sommes en plein milieu du processus avec les chefs d’équipe du parc. Nous espérons arriver au terme de cette démarche en septembre.

PASCAL DAMOIS 02 (PHOTO MARIE DEMOULIN - PARC ANIMALIER D'AUVERGNE)

(Photo  Marie Demoulin / Parc animalier d'Auvergne).

° Certains établissements ont construit des installations non accessibles au public dans l’optique de faciliter la réintroduction d’animaux nés en captivité. Pourriez-vous l’envisagez à votre tour ?

Tout à fait ! Nous y songeons. Les plans de réintroduction intéressants sont de plus en plus nombreux. C’est le cas de celui du bison d’Europe, très en vue cette année. Nous n’élevons pas ce grand ruminant qui doit idéalement disposer de plusieurs hectares mais d’autres programmes sur de plus petits mammifères et impliquant des individus nés en captivité sont en passe d’être finalisés. À ce stade, je ne peux pas vous dévoiler l’espèce concernée mais nous sommes prêts à financer l’un d’eux et à aménager un petit centre d’élevage non visible du public ainsi qu’un enclos de présentation pour sensibiliser nos visiteurs.

Nous sommes parmi les parcs contribuant le plus à la conservation in situ proportionnellement à leur chiffre d’affaires. Grâce à l’initiative « euro nature » [sur chaque ticket d’entrée, un euro est directement reversé aux associations soutenues par le parc animalier d’Auvergne et le fond de dotation Passerelle Conservation] et aux différents événements organisés cette année comme le trail du 12 octobre, nous espérons récolter plus de 100.000 euros en 2019. À cette somme, il faut rajouter les 80.000 euros du projet « Biodiv’Educ » pour les scolaires. Soit un total de 180.000 euros versés à la conservation ce qui représente un peu moins de 10 % de notre chiffre d’affaires s’élevant à 1,9 million d’euros.

° Beaucoup de vos nouvelles installations (gloutons, ours noirs du Tibet, tigres) bénéficient de doubles enclos ou d’enclos de séparation. Ce choix est-il inscrit dans le cahier des charges « éthique » du parc animalier d’Auvergne ?

Cela devient presque obligatoire. Les zoos sont victimes de leur succès avec des naissances toujours plus nombreuses. Pour certains programmes d’élevage, placer les jeunes devient un vrai casse-tête. Disposer de pré-parcs procure des avantages substantiels. Ils permettent de séparer si nécessaire mâle et femelle en période de reproduction, d’isoler une mère avant la mise-bas afin de réduire son stress ou de garder dans de bonnes conditions des individus ne pouvant partir. Nous en prévoyons quasi systématiquement dans tous nos nouveaux enclos.

Tenez, un cas concret. Après la disparition de nos actuels pensionnaires d’origine inconnue, nous accueillerons une pure sous-espèce de tigres. Toutefois, pour le programme d’élevage des tigres de l’Amour et dans une moindre mesure pour celui des tigres de Sumatra, la coordinatrice peine à confier certains animaux faute de structures disponibles à cause du nombre élevé d’hybrides en captivité.

Nous avons donc proposé de recevoir un individu, une femelle « pure » par exemple. Soit nous parvenons à la faire cohabiter avec nos tigres, soit nous les laissons séparés pendant quelque temps, notre couple étant vraiment très âgé. Notre installation le permet. Nous pouvons ainsi aider l’EEP (*) tout en respectant les animaux auxquels nous avons offert un sanctuaire.

Ceci dit, s’il y avait moins de tigres blancs, on verrait davantage de tigres de Sibérie…

INSTALLATION DES TIGRES AU PARC ANIMALIER D'AUVERGNE

Inaugurée en juin dernier, l’installation des tigres accueillera, à terme, des individus appartenant à une « pure » sous-espèce (photo Ph. Aquilon).

° La collection du parc animalier d’Auvergne compte peu d’oiseaux. Prévoyez-vous d’en élever davantage ? Si oui, quels critères seront privilégiés pour le choix des futurs taxons ?

Au départ, cela s’explique administrativement, le certificat de notre capacitaire étant valable seulement pour les mammifères et les ratites. Par conséquent, nous n’avions pas d’autres oiseaux. À cela s’est greffée une réflexion d’ordre philosophique. Ou nous construisions d’immenses volières comme celles de Doué-la-Fontaire au sein desquelles les animaux peuvent voler ou nous n’accueillions pas d’oiseaux.

Par ailleurs, à notre demande, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) Auvergne a recensé plus de cinquante espèces dans le ciel du parc, en particulier des milans noirs et royaux pour lesquels La Passerelle Conservation, notre fondation, a construit une plateforme de nourrissage. Afin de valoriser ce patrimoine vivant, elle a également installé des nichoirs, des mangeoires et des petits panneaux d’information sur la faune aviaire locale en différents endroits du parc.

Un jour peut-être, nous présenterons d’autres oiseaux  à la condition expresse qu’ils puissent exprimer leur comportement naturel. Nous avons déjà listé quelques phasianidés menacés présents dans les milieux montagneux.

KULANS AU PARC ANIMALIER D'AUVERGNE

Parmi les taxons menacés et méconnus élevés par le parc animalier d’Auvergne figure le kulan (Equus hemionus kulan), l’une des cinq sous-espèces généralement reconnues de l’hémione. L’EEP de cet âne sauvage d’Asie centrale, considéré depuis 2015 comme « en danger » d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature, est géré par le zoo polonais de Wrocław (photo Ph. Aquilon).

° Plusieurs espèces sont présentées en cohabitation, par exemple les cerfs de Thorold avec les urials, les bouquetins des Alpes avec les chamois ou encore les takins au côté des markhors. Vous souhaitez privilégier ce mode de présentation ?

Il a toujours été important pour nous, même si cela ne fonctionne pas à chaque fois. Sur le modèle du zoo de Goldau en Suisse, nous avons tenté de réunir ours noirs d’Amérique et loups du Canada. Après plus d’un an, nous avons dû renoncer.

La cohabitation est positive pour l’animal obligé, comme à l’état sauvage, de faire attention à son environnement. Difficile de trouver mieux comme enrichissement naturel. Et c’est aussi bénéfique pour les visiteurs dans un parc comme le nôtre dont 90 % des animaux figurant au plan de collection sont inconnus ou méconnus du grand public.

Notre enclos sud-américain regroupe six espèces, saïmiri de Bolivie, capybara, tapir terrestre, pudu, coendou et nandou de Darwin. S’il était occupé uniquement par des pudus, les visiteurs passeraient, repasseraient puis s’éloigneraient rapidement sans distinguer les plus petits cervidés du monde, cachés dans un coin. Là, ils vont forcément s’arrêter en voyant les tapirs et les nandous. Avec de la chance, ils découvriront un pudu ou notre coendu qui sort de temps en temps. L’arrivée de ce dernier a occupé les saïmiris pendant des jours ! Les bienfaits de ce type de présentation sont notables, tant sur les animaux que pour les visiteurs ayant tendance à être en mode « j’arrive, je ne vois pas tout de suite d’animal, hop je m’en vais »…

Nous préparons de nouveaux panneaux précisant, avec la date du jour, le nombre d’individus maintenus dans chaque enclos. En incitant les gens à ouvrir les yeux et à chercher, nous espérons les retenir plus longtemps et leur faire adopter une autre attitude. L’un des reproches récurrents sur les réseaux sociaux concerne la soi-disant absence d’animaux dans le parc ! C’est très frustrant puisque, justement, nous avons aménagé de grands espaces pour que les animaux puissent se soustraire aux regards.

° Une troisième espèce était d’ailleurs annoncée avec takins et markhors. Peut-on la connaître ?

Il s’agissait de primates. Recueillant des animaux saisis, le centre AAP aux Pays-Bas abritait à ce moment-là plusieurs macaques rhésus et nous avons envisagé de les introduire dans cet enclos, sa surface s’y prêtant. Mais le couvert forestier et l’emplacement des bâtiments offraient trop de points de sortie aux singes. Cela exigeait d’importants aménagements. Nous avons préféré ne courir aucun risque. L’idée n’est cependant pas complètement abandonnée.

(*) programme d'élevage européen en captivité.

À suivre...

(Propos recueillis par Philippe Aquilon)