Publiée dans le numéro de janvier 2017 de la revue Biological Conservation, une étude menée par le Collège des sciences de l'environnement et de la foresterie de l'université d'État de New York aux États-Unis (SUNY-ESF) et l’antenne russe du Fonds mondial pour la nature (WWF) dévoile les grandes lignes d’un programme de réintroduction du tigre en Asie centrale.

Toutefois, ce projet ne concerne pas le retour dans son milieu originel d’une (sous-)espèce localement disparue. En effet, cette région était autrefois l’habitat du tigre de la Caspienne (Panthera tigris virgata), également appelé tigre de Touran ou tigre de Perse et déclaré éteint en 2003 par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Le dernier spécimen vivant à l’état sauvage aurait été observé en février 1970 dans la province de Hakkari, à l’extrême sud-est de la Turquie, au cœur du Kurdistan. À en croire une enquête par questionnaire, des félins auraient néanmoins été abattus chaque année dans cette zone jusqu’au milieu des années 1980. Pour certains, des tigres survivaient encore dans la région au début de la décennie suivante. Une rumeur, qui n’est étayée par aucune preuve, évoque aussi la capture de deux tigres de Perse en avril 1997 dans la province orientale de Laghmân, en Afghanistan.

TIGRE DE LA CASPIENNE AU ZOO DE BERLIN

Tigre de la Caspienne photographié en 1899 au zoo de Berlin, en Allemagne (photo DR).

D’après certaines sources, les derniers tigres de la Caspienne captifs, maintenus dans le zoo privé du shah d’Iran, auraient été tués à la fin de l’année 1978 au cours de la révolution islamique. D’autres auteurs considèrent que l’ultime représentant de cette sous-espèce en captivité s’est éteint en 1960 au Tierpark Hagenbeck, en Allemagne. Originaire d’Iran et baptisée Soraya, cette femelle vivait depuis 1955 dans l’établissement situé dans le quartier de Stellingen, à Hambourg. Une autre tigresse de Touran, apprivoisée et prénommée Theresa, a été hébergée de 1924 à 1942 au parc zoologique de Moscou (Russie). Elle avait été offerte à l’ambassadeur soviétique en Iran. En Europe, les zoos de Berlin (Allemagne), d’Anvers (Belgique) et peut-être de Rotterdam (Pays-Bas) auraient également détenu des tigres de la Caspienne à la fin du XIXème et/ou au début du siècle dernier.

Le programme de retour du tigre en Asie centrale envisage donc de recourir à une sous-espèce proche, en l’occurrence le tigre de Sibérie (P. t. altaica), classé « en danger d’extinction » depuis 2008 par l’UICN.

(Très) proches parents

Selon la conclusion de travaux parus en 2009 dans la revue PLOS ONE et portant sur les haplotypes d'ADN mitochondrial de 20 spécimens conservés dans divers musées, le tigre de la Caspienne serait étroitement apparenté à celui de l’Amour. Des analyses phylogéographiques complémentaires ont d’ailleurs établi que le plus proche ancêtre commun de ces deux sous-espèces remontait à seulement 10.000 ans.

Originaire de l'est de la Chine, ce dernier aurait colonisé l'Asie centrale à la fois par la Sibérie et le corridor du Hexi, passage situé entre le plateau tibétain et le désert de Gobi.

Les félins auraient cessé d’emprunter ce corridor écologique voici seulement 200 ans en raison d’une présence humaine croissante.

TIGRE DE PERSE AU ZOO D'ANVERS EN BELGIQUE

Tigre de Perse au zoo d’Anvers, en Belgique. Cette sous-espèce était l’une des plus grandes avec celles de Sibérie et du Bengale. Les mâles pouvaient atteindre 2,95 mètres de long pour une masse proche de 240 kilos (coll. personnelle).

« Ces découvertes plaident pour un repeuplement de l’Asie centrale avec des tigres de l’Amour », déclarait en 2015 au magazine National Geographic le biologiste Igor Chestin, directeur général de l’antenne russe du Fonds mondial pour la nature (WWF).

Publiées en juin 2015 dans la revue Science Advances,  les conclusions controversées de chercheurs du Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research (IZW) de Berlin suggère même de regrouper les six espèces de tigres continentaux aujourd’hui admises au sein d’une seule (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2015/07/17/32365349.html).

Perle rare

L’aire de répartition originelle du tigre de Touran aurait couvert entre 800.000 et 900.000 km2. Elle s’étendait de la Turquie orientale au nord-ouest de la Chine en passant par le sud du Caucase, l’Irak, et l’Iran septentrional avec des poches isolées en Asie centrale. Le félin vivait essentiellement dans des forêts-galeries et des écosystèmes lacustres couverts de roseaux avec une densité atteignant 2 à 3 tigres par km2.

Des analyses spatiales fondées sur des données de télédétection révèlent la rareté des régions susceptibles d’accueillir de nouveau des tigres en Asie centrale. Cependant les scientifiques ont identifié au moins deux sites, l’un et l’autre au Kazakhstan, et d’une superficie totale inférieure à 20.000 km2. Le plus prometteur englobe le delta de l’Ili, rivière endoréique prenant sa source à l’ouest de la Chine et se jetant dans le lac Balkhach, et la rive méridionale de ce dernier.

LE LAC BALKHACH VU PAR SATELLITE

Vue par satellite du lac Balkhach, le plus vaste du Kazakhstan et le troisième d'Asie, en avril 1991. Situé au sud-est du pays et au nord de la ville d'Almaty, il mesure plus de 600 km de long. Le delta de l’Ili est bien visible au centre du cliché (photo NASA).

D’après les modèles de populations des proies du tigre – en particulier le sanglier (Sus scrofa nigripes), le chevreuil de Sibérie (Capreolus pygargus) et le cerf de Bactriane (Cervus elaphus bactrianus), cette zone d’environ 7.000 km2 pourrait abriter entre 64 et 98 tigres d’ici un demi-siècle si 40 à 55 spécimens y sont transférés depuis l'Extrême-Orient russe et si le régime hydrologique actuel de l’Ili se maintient.

Soutien gouvernemental

Les chercheurs du Collège des sciences de l'environnement et de la foresterie de l'université de New York ont identifié les principales causes de la disparition du tigre de la Caspienne. Jusqu’aux années 1930, des primes ont été offertes pour empoisonner les grands félins sur le territoire de l’ancienne Union soviétique. Des plans d’irrigation ont aussi détruit les forêts-galeries, les zones humides et les roselières où vivaient les prédateurs rayés. Enfin, les proies se sont raréfiées à cause du développement économique détruisant la végétation des écosystèmes lacustres et côtiers.

TIGRE DE TOURAN TUE AU NORD DE L'IRAN

Tigre de la Caspienne abattu au nord de l’Iran au début des années 1940 (photo DR).

Pour les partisans du retour du tigre dans l'ex-république de l’URSS, assurant disposer du soutien du gouvernement kazakh, la réussite du programme dépendra de plusieurs facteurs.

« En premier lieu, il est nécessaire de mettre un terme à la dégradation des zones concernées par des feux incontrôlés, souligne le biologiste Mikhail Paltsyn, l’un des coauteurs de ces travaux. Puis il sera primordial de reconstituer les populations locales d’ongulés sauvages. Cela pourrait prendre juqu'à 15 ans. Enfin, il faudra tenir compte de la sécurité et des intérêts socio-économiques des communautés locales si l’on veut assurer un avenir durable à la fois aux tigres et aux habitants, poursuit cet expert ès conservation. En outre, la consommation d’eau provenant de l’Ili devra être régulée tant en Chine qu’au Kazakhstan afin de maintenir le niveau d’eau du Balkhach dont ont besoin les forêts-galeries et les roselières. »

Espèce parapluie

« Le Fonds mondial pour la nature et le gouvernement kazakh semblent prêts à relever tous ces défis pour que le retour des tigres en Asie centrale devienne une réalité », conclut M. Paltsyn.

Au-delà de l’éventuelle « renaissance » du grand félin, espèce-parapluie dont la protection du territoire profiterait à toute une faune moins emblématique, cette initiative permettrait ainsi la sauvegarde et/ou la restauration d’écosystèmes fragiles et menacés.

TIGRE DE SIBERIE AU PARC DES FELINS

Tigre de Sibérie en octobre 2015 au Parc des félins de Lumigny-Nesles-Ormeaux, en Seine-et-Marne (photo Ph. Aquilon).

En revanche, à l’heure où la réintroduction du léopard de Perse dans le Caucase russe initiée notamment avec des individus issus d’établissements zoologiques semble sur la voie du succès (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2016/09/26/34362558.html), cette étude ne mentionne pas le relâché de tigres de Sibérie provenant de lignées captives. Pourtant, des plans d’élevage, dont la réintroduction dans le milieu naturel constitue la finalité, sont aujourd’hui menés sous l’égide d’associations internationales de parcs animaliers. En Amérique du Nord, le Species Survival Plan (SSP) de l’Association of Zoos and Aquariums (AZA) a été créé dès 1981. Son équivalent européen – le programme européen pour les espèces menacées (EEP) – remonte à 1985. Il est actuellement géré par le zoo de Londres (Royaume-Uni).

Associer les efforts conduits dans le cadre de la conservation ex situ à ce projet constituerait pourtant un formidable défi.