La tortue à soc (Astrochelys yniphora), l’orchidée des îles Caïmans (Dendrophylax fawcettii), le rhinopithèque du Tonkin (Rhinopithecus avunculus), l’euphorbe tanaensis (Euphorbia tanaensis), l'ange de mer commun (Squatina squatina), la sterne d’Orient (Sterna bernsteini), le crabe d’eau douce de Singapour (Johora singaporensis), le triton du Luristan (Neurergus kaiseri), le rhinocéros de Java (Rhinoceros sondaicus) ou encore  l’ibis chauve (Geronticus eremita)… Autant d’espèces animales et végétales qui partagent un triste privilège : figurer sur la liste des cent espèces d’animaux, de plantes et de champignons les plus menacées d’extinction.

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Une cinquantaine de rhincéros de Java subsisteraient encire aujourd'hui (Photo via International Rhino Foundation).

Ce rapport, intitulé « Priceless or worthless ? » (« Sans prix ou sans valeur ? ») et réalisé avec le concours de quelque 8.000 scientifiques, a été publié mardi 11 septembre par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et la Société zoologique de Londres (ZSL) à l’occasion du Congrès mondial de la nature 2012 qui s’est tenu du 6 au 15 septembre sur l’île de Jeju, en Corée du Sud.

« Des existences entre nos mains »

L’objectif de ce document est d’attirer l’attention sur ces créatures pour la sauvegarde desquelles rien (ou presque) n’est aujourd’hui entrepris parce que considérées - pour la plupart - comme sans intérêt pour l’Homme. Faute de valeur économique, ces espèces ne bénéficient pas des programmes de sauvegarde nécessaires comme ce peut être le cas pour les plantes médicinales ou les stocks de poissons comestibles.

Directeur des programmes de conservation au sein de la ZSL, le professeur Jonathan Baillie expose clairement la situation : « L'existence future de ces cent espèces est entre nos mains. Ont-elles le droit à l'existence ? Avons-nous le droit de les mener à l'extinction ? » En 2010, en adoptant le « Plan stratégique pour la biodiversité 2011-2020 », les gouvernements avaient pourtant pris la résolution que, durant cette décennie, « l’extinction des espèces menacées connues aurait  été évitée et leur statut de conservation soutenu et amélioré ».

Selon une étude menée par l'IUCN sur le statut des 63.837 espèces vivantes connues, près d’un tiers risquent l'extinction à plus ou moins long terme, essentiellement en raison de la perte de leur habitat, du réchauffement climatique ou de la chasse.

 Une question d’intérêt(s)

 Espèces et biotopes sont souvent considérés à l’aune des bénéfices qu’ils peuvent rapporter.  Comme le souligne Jonathan Baillie, « les donateurs et le mouvement écologique ont de plus en plus tendance à épouser la thèse de « l'utilité de la nature pour les humains », selon laquelle les espèces et les habitats sauvages sont appréciés et hiérarchisés en fonction des services qu'ils peuvent rendre aux populations..»

Or « toutes les espèces de cette liste sont uniques et irremplaçables. Si elles disparaissent, rien ne pourra les faire revenir. Mais si nous agissons immédiatement, nous pouvons leur donner une chance de survie » assure Ellen Butcher, co-auteure du rapport. « Mais pour cela, nous avons besoin d’une société qui souscrive à la position éthique voulant que toutes les espèces ont le droit inhérent d’exister. »

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Les quatre seuls exemplaires matures d'Euphorbia tanaensis se trouvent dans la Witu Forest Reserve, au Kénya (Photo Olivier Hamerlynck / WWF).

Ce rapport soulève une question fondamentale : doit-on essayer de sauver toutes les espèces menacées d’extinction et, si non, lesquelles choisir ? Comme le relève sur son site le quotidien Le Monde, un sondage publié en novembre 2011 dans la revue Conservation Biologyetréalisé auprès de 583 spécialistes de la protection animale et végétale, avait donné des réponses équivoques. Si 99,56 % des experts interrogés estimaient que la biodiversité subit une régression sans précédent, pour l'essentiel du fait des activités humaines, ils étaient beaucoup plus divisés sur les moyens à mettre en œuvre et les espèces à privilégier pour freiner ce déclin. La discorde portait notamment sur un éventuel « triage » entre espèces. 50,3 % de ces spécialistes assuraient être « d'accord » -  et 9,3 % « tout à fait d'accord » - pour se focaliser sur des plantes et des animaux ayant de sérieuses chances d’échapper à l’extinction.

Aider à vivre ou laisser mourir ?

 La question est d’autant plus sensible que plusieurs espèces ont été sauvées grâce à des actions de sauvegarde et à la mobilisation de l’opinion publique. L’élevage ex-situ a permis la réintroduction des chevaux de Przewalski (Equus ferus przewalskii) dans leur habitat d’origine où galopent désormais près de 300 d’entre eux. Grâce à la reproduction en captivité associée à la protection de son habitat, la population de la Crécerelle de Maurice (Falco punctatus) est passée de quatre individus en 1974 à environ 300 adultes vivant en liberté aujourd’hui. Et l’interdiction de la chasse en 1966 a permis le rétablissement de la baleine à bosse (Megaptera novaengliae), dont les effectifs sont estimés à 60.000 individus.

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La population de marsouins du golfe de Californie serait comprise entre 100 et 300 individus.

Selon un rapport rédigé par Bernard Chevassus-au-Louis, chercheur au CNRS (Centre national de la recherche scientifique), les services prodigués par certaines espèces sont estimés à 200 milliards de dollars/an, soit un montant dix fois supérieur à celui de la protection de la nature.  Si tigres, pandas géants ou gorilles bénéficient de programmes de protection dignes de ce nom, que peut espérer le paresseux nain (Bradypus pygmaeus), endémique de la petite île d'Escudo de Veraguas au Panama, victime de la chasse et du tourisme ? Qui se préoccupe du Bécasseau spatule (Eurynorhynchus pygmeus), petite espèce de limicole asiatique ? Doit-on laisser s’éteindre le marsouin du Golfe de Californie (Phocoena sinus) à cause des filets de pêche, de la prospection pétrolière ou de la pollution ? Se résigner à l’extinction du saola (Pseudoryx nghetinhensis), bovidé découvert au Vietnam en 1992, dont on ignore même jusqu’au nombre de spécimens ? Et admettre la disparition de la tortue géante d’eau douce à carapace molle (Rafetus swinhoei) au prétexte qu’il ne subsiste que 4 individus ?

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Le crapaud doré est devenu l'emblème du déclin des populations d'amphibiens.

Elles rejoindraient alors, dans la trop longue liste des espèces disparues, le loup de Tasmanie (Thylacinus cynocephalus) éteint en 1936, le crapaud doré (Incilius periglenes) considéré comme éteint en 2001, ou encore Chelonoidis nigra abingdonii, tortue géante des Galapagos endémique de l’île Pinta dans les Galápagos dont le dernier représentant, Georges le solitaire, a disparu le 24 juin dernier.

Sources : www.lemonde.fr / www.nationalgeographic.fr / www.maxisciences.com