Selon le communiqué publié mardi 9 mai 2017 par le Scottish Marine Animal Stranding Scheme, le cadavre de l’orque échouée début 2016 en Écosse présentait l’une des plus fortes concentrations de polychlorobiphényles (PCB) jamais observées chez un mammifère marin.

La nécropsie a révélé des niveaux extrêmement toxiques de biphényles polychlorés dans la graisse du cétacé.

Le corps de cet épaulard mesurant 6,20 mètres avait été découvert dimanche 3 janvier 2016 sur une plage de l’île de Tiree, dans l’archipel des Hébrides intérieures méridionales (Royaume-Uni).

Baptisée Lulu et âgée d’au moins une vingtaine d’années, cette femelle appartenait à l’unique groupe d’épaulards de la côte ouest de l'Écosse (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2016/01/16/33216332.html). Elle avait été identifiée grâce à sa nageoire dorsale et à sa tache oculaire. Sa mort a vraisemblablement été causée par un enchevêtrement chronique dans un filet de pêche. S’apparentant à celles provoquées par les cordes de chaluts sur les baleines, les lésions constatées suggéraient en effet la présence d’un cordage enroulé autour de la nageoire caudale.

FEMELLE ORQUE ECHOUEE EN JANVIER 2016 SUR UNE ILE DES HEBRIDES

L’orque Lulu a été découverte par l’ornithologiste John Bowler, agent de la Société royale de protection des oiseaux (Royal Society for the Protection of Birds) sur l’île de Tiree (photo avec son aimable autorisation John Bowler, RSPB Scotland).

 Ce cas était le premier recensé sur une « baleine tueuse » depuis le lancement, en 1990, du programme d’analyse des échouages sur les côtes du Royaume-Uni.

« Des précédentes études ont mis en évidence des taux de PCB très élevés chez certaines populations d’épaulards, mais les niveaux décelés chez Lulu sont parmi les plus importants que nous ayons jamais enregistrés », assure le Dr. Andrew Brownlow, chef du Scottish Marine Animal Stranding Scheme et vétérinaire pathologiste au Collège rural d'Écosse (Scotland's Rural College / SRUC).

« Nous savons que Lulu est morte empêtrée mais, au regard de nos connaissances sur les effets des PCB, nous devons envisager qu’une telle intoxication ait affecté sa santé et ses capacités reproductrices. »

Incapables de se reproduire

La contamination par les PCB affaiblit les systèmes immunitaires des cétacés et provoque des avortements et une mortalité anormale des veaux.

L’apparente infertilité de Lulu inquiète d’ailleurs les experts, pessimiste sur les chances de survie de la population résidente britannique. « En l’absence de nouvelles naissances, il est de plus en plus probable que ce groupe finisse par s’éteindre, estime le Dr. Brownlow. Le niveau de contamination élevé de ces épaulards par des polluants organiques persistants expliquerait notamment leur vraisemblable incapacité à se reproduire. »

La mort de cette femelle compromet encore un peu plus l’avenir de la communauté résidente britannique. Sur les dix épaulards initialement répertoriés par l’Hebridean Whale and Dolphin Trust (HWDT), huit (quatre mâles et autant de femelles) seraient encore en vie même si certains individus ont pu échapper aux recherches. Aucune naissance n’a été observée au sein de cette population étudiée depuis 23 ans. Et les orques des Hébrides n’ont actuellement aucun contact avec leurs congénères originaires d’Islande, de Norvège, des îles Orcades ou de l’archipel subarctique des Shetland.

« L’élimination des PCB présents dans le milieu marin s’avère très difficile, voire impossible. Ces polluants persistent dans l’environnement et s’accumulent dans la chaîne alimentaire, » rappelle Andrew Brownlow. La graisse de Lulu recélait une concentration en PCB de 957 mg/kg de lipides. « Le seuil au-delà duquel les PCB ont des effets physiologiques chez les mammifères marins est estimé entre 20 et 40 mg/kg ! »

MALE EPAULARD EN NORVEGE

Épaulard mâle adulte dans un fjord norvégien (photo Pcb21).

Selon une étude publiée jeudi 14 janvier 2016 dans la revue Scientific Reports et menée sous l’égide de la Société zoologique de Londres (ZSL), les dauphins et les orques européens, notamment ceux vivant en Méditerranée occidentale et au large de la péninsule ibérique, seraient les cétacés les plus imprégnés de PCB au monde (www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC4725908).

Présentées comme les plus importantes jamais conduites sur le taux d’imprégnation des mammifères marins par les PCB,  les recherches menées par le Dr. Paul Jepson, vétérinaire spécialiste de la faune sauvage, avaient porté sur quatre cétacés, le dauphin bleu et blanc ou dauphin bleu (Stenella coeruleoalba), le marsouin commun (Phocoena phocoena), le grand dauphin également appelé souffleur ou tursiops  (Tursiops truncatus) et l’orque (Orcinus orca). Elles ont porté sur 1.081 individus, dont 929 échoués.

Des concentrations de PCB totaux bien au-delà du seuil entravant la reproduction avaient été trouvées dans le lard de ces espèces, à l’exception du marsouin commun. Les épaulards étaient les plus affectés avec des taux moyens de 220 mg/kg de lipides. Par ailleurs, les côtes espagnoles étaient apparues comme particulièrement touchées par cette pollution. Les dauphins bleus et les grands dauphins présents dans les eaux ibériques affichaient des niveaux de PCB entre 62 et 525 mg/kg !

Situées au sommet de la chaîne alimentaire et dotées d’une longue espérance de vie, ces espèces sont exposées au phénomène de bioaccumulation.

Les  femelles n’allaitent plus

« La majorité des mers européennes, comme la Baltique, la Méditerranée ou la mer du Nord, longent des États très industrialisés avec de fortes densités de population expliquant en partie les taux élevés aux PCB détectés », avançaient les auteurs de l’article paru au début de l’année dernière.

« De rares populations côtières d’orques subsistent en Europe occidentale », précisait alors le Dr. Jepson, évoquant la disparition de celles de Méditerranée et de la mer du Nord. « Les survivantes comptent très peu d’individus et leur taux de reproduction est très faible, voire nulLe risque de les voir disparaître à cause de leur imprégnation par les PCB est réel. » Depuis plus de dix ans, aucune naissance n’a par exemple été observée au sein d’un groupe de 36 orques évoluant à proximité du détroit de Gibraltar.

Ces recherches ont également révélé des niveaux de contaminations équivalents chez les deux sexes. Or, lors de l’allaitement, les femelles transmettent aux veaux 90% des PCB contenus dans leur organisme ! Celles aux taux identiques à ceux des mâles n’ont donc pas mis bas au cours des années précédentes.

GRAND DAUPHIN DANS LES EAUX CROATES

Grand dauphin au large de la côte croate, en 2009 (photo MickMorton).

« Les PCB sont les marqueurs chimiques d’un échec de la reproduction », précise Paul Jepson.

Suivie depuis près de quatre décennies, la population de grands dauphins de l’estuaire du Sado, au sud-ouest du Portugal, compterait  actuellement 29 individus contre 40 en 1986. Les naissances enregistrées en août puis en octobre 2016 font figure d’exception. Par ailleurs, des observations de fœtus morts et d’avortements sont fréquemment rapportées lors d’autopsies de marsouins.

D’après un rapport réalisé par le Groupe d'étude des cétacés du Cotentin (GECC) et publié jeudi 31 août 2016 sur le site de l’association, la population de grands dauphins – estimée entre 300 et 400 individus – du golfe normand-breton dans l’ouest de la Manche est, en l’état actuel des connaissances, l’une des plus contaminées au monde par les PCB (https://gecc50.files.wordpress.com/2014/08/rapport-gecc-contamination-biopsies-aout-20162.pdf).

Cette étude livre « un état des lieux préoccupant de la contamination en mer de la Manche » par les PCB et le mercure « hérités d'anciennes pratiques agricoles et industrielles », constate Cyrielle  Zanuttini, ingénieure en écotoxicologie et auteure de ces recherches.

« Sans nouvelles mesures pour réduire cette pollution, des populations d’orques et de dauphins s’éteindront à cause des PCB au cours des prochaines décennies », a prévenu de son côté le Dr. Paul Jepson dans les colonnes du quotidien britannique The Guardian.

Les mangeurs de harengs moins contaminés

Un autre constat accrédite la thèse impliquant les PCB dans l'affaiblissement de certains groupes de cétacés.

En effet, la meilleure santé de la population de plusieurs milliers d’épaulards vivant au large des côtes de l’Islande et de la Norvège septentrionale confirme que les PCB sont à l’origine du déclin de leurs congénères évoluant dans des eaux plus méridionales. Alors que ces derniers dévorent de gros poissons et des mammifères marins, en particulier les phoques, les orques de l’Arctique se nourrissent quasi exclusivement de harengs consommateurs de plancton. Grâce à ce régime alimentaire leur épargnant les effets de la bioaccumulation, ces orques du Nord présentant un taux de PCB dix fois moindre que celui relevé chez les orques australes.

Outre un contrôle plus strict des rejets et des décharges, les spécialistes prônent la mise en œuvre de  techniques de dragage évitant de libérer les PCB contenus dans les fonds des zones portuaires.

Apparus au début du XXe siècle, les polychlorobiphényles ont été utilisés par l’industrie depuis les années 1930 pour leurs propriétés isolantes et pour leur stabilité chimique et physique. Sur les quelque 1.200 millions de tonnes de PCB produites dans le monde, 400 millions ont été émises dans la nature. Chimiquement stables et peu biodégradables, ces composés aromatiques organochlorés sont classés parmi les polluants organiques persistants. Ils s'accumulent progressivement dans l'environnement, notamment dans les sédiments marins. Lipophiles, ces molécules s'accumulent au fil de la chaîne alimentaire, se concentrant particulièrement dans les tissus graisseux.

Les PCB ont été interdits en 1972 au Japon, en 1979 aux États-Unis, deux ans plus tard au Royaume-Uni  et seulement en 1987 dans l’Hexagone.

DAUPHINS BLEUS ET BLANCS EN MER TYRRHENIENNE

Dauphins bleus et blancs dans la mer Tyrrhénienne, entre les îles italiennes de Panarea et Stromboli (Ghost-in-the-Shell).

Depuis 2008, l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) considère les données insuffisantes pour évaluer, directement ou indirectement, les risques d’extinction auxquels sont confrontées les orques.

Si le grand dauphin est globalement considéré comme une préoccupation mineure par l’UICN, sa population méditerranéenne est classée « vulnérable » depuis 2012.

Le dauphin bleu et blanc et le marsouin commun figurent également parmi les « préoccupations mineures » de l’UICN. Toutefois, depuis 2008, la sous-espèce du marsouin de la mer Noire (P. p. relicta) est estimée « en danger » d’extinction, tandis que la sous-population de marsouins de la Baltique figure comme « en danger critique » sur la Liste rouge des espèces menacées, en particulier à cause de son infertilité probablement liée à une importante contamination par les PCB.

Sources : Scottish Marine Animal Stranding Scheme, Hebridean Whale and Dolphin Trust, The Guardian, AFP, Journal de l'Environnement, SciencePost, phys.org, GEEC, UICN.