Au cœur de Rio de Janeiro (Brésil), dont l’aire urbaine compte plus de 12 millions d’habitants, le parc national de la Tijuca abrite la plus vaste forêt urbaine au monde. S’étendant sur près de 3.200 hectares, cette dernière s’étend à l’emplacement d’une ancienne forêt pluviale tropicale victime d’un défrichage massif du XVIème au XIXème siècle. La zone fut reboisée dans la seconde moitié du XIXème siècle pour favoriser l’approvisionnement en eau potable de la ville. Aujourd’hui protégée, la forêt de Rio abrite de nombreuses espèces d’oiseaux, d’insectes, de reptiles et de mammifères. Pourtant, un petit rongeur, l’agouti doré (Dasyprocta leporina), a longtemps manqué à l’appel.

FORET DE LA TIJUCA

Le sommet de la Pedra da Gávea, à 842 mètres d’altitude, dans la forêt de la Tijuca, à Rio de Janeiro (photo Halley Pacheco de Oliveira).

« Avant la mise en œuvre de notre projet de réintroduction, l’agouti doré n’avait plus été observé dans la région depuis au moins deux décennies », relèvent les auteurs d’un article paru en décembre dernier dans la revue Tropical Conservation Science. « Sa probable extinction locale est due à la chasse mais aussi à la perte et à la fragmentation considérable de son habitat lorsque la forêt a été sacrifiée pour laisser la place aux pâturages et à la culture de la canne à sucre et du caféier. » En 2010, des chercheurs ont lâché dans la forêt de Rio de Janeiro 11 agoutis dorés – mâles et  femelles – provenant d’une population semi-captive originaire d’un parc du centre-ville où ils étaient été nourris quotidiennement.

Quarantaine et acclimatation

Auparavant, 21 animaux avaient été piégés puis placés en quarantaine au jardin zoologique de Rio. Là, les scientifiques se sont assurés que les agoutis n’étaient porteurs d’aucun agent pathogène. Pendant cette phase, un mâle est mort après s’être battu avec ses congénères. Puis les agoutis ont été transférés dans un enclos situé dans le parc national de la Tijuca afin de s’acclimater à leur nouvel environnement.  Durant cette étape, neuf animaux morts dont cinq à la suite de combats fratricides. Un individu est mort d’hypothermie et un autre à cause d’un problème avec son collier de repérage. Un agouti a également été tué par deux chiens ayant réussi à pénétrer dans l’enceinte. La cause de la mort du neuvième spécimen n’a pas été identifiée.

AGOUTI DORE AU ZOO DE PHILADELPHIE

Agouti doré en captivité en 2007 au zoo de Philadelphie, considéré comme le premier zoo créé aux États-Unis en 1859 (photo Mark Pellegrini).

Quelques mois plus tard et dûment équipés de collier émetteurs, les onze survivants - quatre mâles et sept femelles - ont été libérés. Pendant 30 jours, ils ont bénéficié de nourriture déposée à proximité des enclos. Puis les contacts cessèrent. Cinq mois après le lâcher, deux agoutis – un mâle et une femelle - étaient morts mais les neuf autres avaient survécu. Le taux de survie annuel a été établi à 0,83 et s’avère supérieur à celui estimé pour les populations naturelles. L’explication tient sans doute à l’absence des principaux prédateurs de l’agouti dans le parc national de la Tijuca, malgré la présence de chiens domestiques chassant les rongeurs. Les études conduites lors d’autres programmes de réintroduction révèlent que si la première génération souffre souvent d’un taux de mortalité élevé, les suivantes, nées en milieu naturel, se révèlent plus résistantes.

Par ailleurs, le domaine vital des agoutis réintroduits est étonnement vaste comparé aux données habituelles. Pour les chercheurs, ce phénomène s’expliquerait par la faiblesse des ressources alimentaires dans cette forêt appauvrie.

Enfin,  la population pionnière s’est reproduite ! « Au total, dix petits avec quatre femelles ont été observés durant la période de suivi», précisent les chercheurs.

Raccourcir la quarantaine

Même si les réintroductions restent des entreprises notoirement délicates, les spécialistes estiment que celle de l’agouti doré dans le parc brésilien constitue un succès, au moins à court terme. Néanmoins leur étude préconise quelques aménagements du protocole pour de futures réintroductions. « Une phase de quarantaine plus courte semble préférable. En outre, il serait opportun de maintenir les agoutis par groupe de cinq individus maximum avec un seul mâle par enclos. En limitant le stress et les combats, une telle  précaution réduira la mortalité. » En revanche, les scientifiques ne conseillent pas de raccourcir la période d'acclimatation. Avant d’être lâchés dans la nature, « les agoutis doivent regagner la masse perdue lors de la quarantaine ».

AGOUTIS DORES ILLUSTRATION

Agoutis dorés : illustration de Gustav Mützel.

Régénérer la forêt

La décision de lâcher en milieu naturel cette espèce localement disparue mais classée « en préoccupation mineure » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) relève en fait d’une ambition plus vaste : favoriser la restauration écologique et régénérer la Forêt atlantique, aussi connue sous le nom de mata atlântica ! « Les agoutis sont parmi les principaux disséminateurs de graines », précisent les scientifiques. Ces rongeurs les accumulent et les dispersent en constituant des réserves de nourriture enfouies dans le sol. Toute graine oubliée est susceptible de devenir un nouvel arbre ! « La réintroduction de l’agouti doré est donc un chaînon important dans les interactions plantes-animaux au sein de la Forêt atlantique brésilienne. »

Essences en danger

En suivant les agoutis dans la forêt, les chercheurs se sont également intéressés aux graines et aux noix consommées ou stockées par ces rongeurs, notamment à celles d’essences menacées et dont  la taille nécessite une dispersion animale. « Contrairement aux idées reçues, les agoutis peuvent disséminer de grosses graines sur des distances supérieurs à 100 mètres », assurent les auteurs de l’article. De plus, ils les transportent vers des zones où la densité d’arbres conspécifiques est plus faible. La conjugaison de ces deux éléments permet une dispersion très efficace et augmente la probabilité qu’une graine oubliée ou perdue devienne un jeune plant (phénomène appelé dyszoochorie). Dans sa thèse de doctorat, un étudiant a ainsi constaté que les grosses graines d’un palmier à feuilles pennées (Astrocaryum aculeatissimum) étaient enterrées et germaient uniquement dans les zones de réintroduction de l’agouti !

ASTROCARYUM ACULEATISSIMUM

Les agoutis réintroduits contribuent grandement à la dissémination des grosses graines de l’Astrocaryum aculeatissimum dans la Forêt atlantique de Rio de Janeiro (photo timinbrazil).

Les espèces le plus souvent consommées par les rongeurs sont le palmier jurassa (Euterpe edulis) et un représentant de la famille des Euphorbiacéelocalement appelé cutieira (Joannesia princeps). Toutes deux sont considérées comme en danger dans la Forêt atlantique brésilienne. Les agoutis ont également été observés enterrant des graines de jacquiers(Artocarpus heterophyllus), une espèce exotique invasive. Toutefois, les agoutis ne paraissent pas contribuer son invasion. En outre, durant leur acclimatation, les rongeurs préféraient manger les graines de cet arbre que les enterrer.

EUTERPE EDULIS

Les agoutis dorés raffolent des graines du palmier jussara (Euterpe edulis) (photo João Medeiros).

La Forêt atlantique est l'un des biomes les plus menacés de la planète. S’étirant autrefois le long de la majeure partie de la côte brésilienne jusqu’à certaines régions du Paraguay, de l'Uruguay et de l'Argentine, elle couvre aujourd’hui à peine 7 % de sa superficie originelle. Elle est désormais réduite à quelques fragments discontinus comme le parc national de la Tijuca.

« Le succès à court terme du projet et les interactions entre les rongeurs et les arbres à grosses noix démontre que la présence des agoutis peut jouer un rôle majeur dans la sauvegarde des zones de la Forêt atlantique brésilienne où ces animaux sont absents », assurent les scientifiques. « De telles réintroductions permettraient de restaurer la dispersion des graines dans de nombreuses forêts néotropicales. »

Sources : Tropical Conservation Science, mongabay.com