« Des savants pour protéger la nature » ou l’histoire remarquable de la Société d’acclimatation
« La disparition des espèces est, en effet, beaucoup plus rapide qu’on ne se l’imagine ; elle s’accélère avec nos moyens actuels d’action et le nombre des espèces que l’homme a détruites est considérable. » D’une actualité brûlante, cet avertissement d’Edmond Perrier (1844-1921) remonte pourtant au début du siècle dernier et traduit une nouvelle approche de la protection de la nature, dégagée des seuls concepts utilitaristes.
Spécialiste de l’histoire de l’environnement, Rémi Luglia s’est interrogé sur les origines de ce mouvement en France à travers le prisme de la Société d’acclimatation, aujourd’hui devenue la Société nationale de protection de la nature (SNPN).
Publiés récemment aux Presses universitaires de Rennes (PUR) sous le titre Des savants pour protéger la nature. La Société d’acclimatation (1854-1960), ses travaux mettent à mal la thèse selon laquelle le souci de protéger la nature aurait émergé durant les années 1950-1960 avec l’essor de l’écologie politique. Pour l’auteur, ce défi lancé à l’évolution de nos sociétés remonte plus loin dans le temps.
Le castor, « richesse zoologique nationale »
Dès la fin du XIXème, l’érosion de la biodiversité inquiète certains sociétaires de la Société d’acclimatation, fondée le 10 février 1854 par le zoologiste, anatomiste et tératologue Isidore Geoffroy Saint-Hilaire (1805-1861). Les questions de la dégradation des milieux, de la surexploitation des populations et de l’introduction et du développement d’espèces exotiques sont régulièrement débattues au sein de la Société. Par ailleurs, les communications évoquant les extinctions en cours et publiées dans le Bulletin de la Société alarment nombre d’adhérents.
L’objectif de l’acclimatation s’efface alors au profit de préoccupations nouvelles, symbolisées par la figure d’Edmond Perrier, président de 1901 à 1921 et directeur du Muséum national d’histoire naturelle de 1900 à 1919. En outre, le paradigme entre espèces utiles et nuisibles s’estompe - comme en témoignent les prises de position de la Société en faveur de la sauvegarde du castor du Rhône - au profit de la notion « d’équilibre naturel ».
Isidore Geoffroy Saint-Hilaire et Edmond Perrier (photos DR).
Le temps des réserves
En 1912, la création d’une sous-section exclusivement dédiée à protection des oiseaux à l’initiative d’Albert Chappellier (1873-1949) signe l’acte de naissance de la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO). Par ailleurs, si la Société d’acclimatation a longtemps attendu de l’État la mise en œuvre des espaces protégés qu’elle appelait de ses vœux, cette même année 1912 marque un tournant avec la création de la réserve (ornithologique) des Sept-Îles, dans les Côtes-d’Armor. Suivront celles de Camargue dans les Bouches-du-Rhône en 1927 puis de Néouvielle (Hautes-Pyrénées) en 1935 et du Lauzanier (Alpes-de-Haute-Provence) l’année suivante. La période de l’entre-deux-guerres se distingue ainsi par la mise en œuvre d’actions concrètes de protection.
Plus anecdotiques mais essentiels à la vitalité de la Société, les très courus déjeuners amicaux évoqués dans cette somme se poursuivront jusqu’au milieu des années 1960 avec leurs menus résolument exotiques invitant les convives à déguster du crocodile du Nil, du serpent à sonnette, de l’éléphant d’Afrique ou de l’iguane. Autres temps, autres mœurs.
Fondé à l'initiative de la Société impériale zoologique d'acclimatation, le jardin d’acclimatation du bois de Boulogne fut inauguré le 6 octobre 1860 par l’empereur Napoléon III. Les liens entre cet établissement et la Société se distendront progressivement avant la rupture définitive au début du XXème siècle (photo DR).
Récusant la thèse selon laquelle les États-Unis aurait constitué un modèle pour l’Europe, Rémi Luglia défend l’idée d’une France participant pleinement dans les années 1890-1910 à la « first wave of European environmentalism » selon la formule de son collègue italien Luigi Piccioni.
Défrichant un champ encore peu étudié de l’histoire de l’environnement, cet ouvrage savant s’adresse aux spécialistes du sujet comme aux profanes soucieux de mieux connaître la chronologie et les acteurs de la protection de la nature en France.
Cette plongée dans l’histoire fait écho à nos préoccupations contemporaines, invitant tout à la fois à la modestie et à la poursuite d’un combat dont l’urgence apparaissait déjà à Edmond Perrier à la veille de la Première Guerre mondiale : « Par toute la terre, dans tous les pays, […] tout ce qui a le malheur de porter de l’écaille brillante, de la corne translucide, de l’ivoire, une souple et chaude fourrure, des plumes vivement colorées ou suffisamment légères pour onduler gracieusement au gré de la brise, est poursuivi, traqué, massacré sans trêve ni merci. »
LUGLIA Rémi, Des savants pour protéger la nature. La Société d’acclimatation (1854-1960), Presses universitaires de Rennes, février 2015, 434 p., 23 €.



