Vers quels ailleurs dérivent les pensées du guetteur, à l’affût dans l’attente voire l’espoir de l’apparition ? Des méditations mystiques sur l’origine du monde et l’évolution du vivant aux déchirements intimes, les interrogations comme les doutes se bousculent dans la tête de Sylvain Tesson, immobile dans l’air glacé des hautes altitudes, silencieux, les yeux grands ouverts et le cœur aux aguets. L’impératrice des montagnes daignera-t-elle se montrer ? Et si la panthère refusait, l’Homme devrait-il en éprouver une amère déception ou se convaincre, comme le fit l’auteur et naturaliste américain Peter Matthiessen (1927-2014), que la quête se suffit à elle-même ?

LA PANTHERE DES NEIGES - SYLVAIN TESSON

À l’invitation du photographe animalier Vincent Munier et après une première expédition nocturne sur les rives de la Moselle à la rencontre du blaireau, l’écrivain au long cours, né en 1972, s’envole pour le Tibet, ses plateaux battus par les vents et surveillés par des chaînes aux neiges encore éternelles. Des confins pour l’heure épargnés, rebaptisés par le photographe afin d’en préserver les secrets et où Munier, comme l’appelle Tesson, partait un sixième hiver poursuivre saâ, l’once, emportant comme viatique l’ouvrage Wildlife of the Tibetan Steppe de l’immense zoologiste et conservationniste George Schaller.

À la sèche définition frontalière de l’aire de répartition du grand félin, le voyageur à la plume érudite, citant Héraclite, Nietzsche, Lao Tseu, Pline l’Ancien comme Dumas et Labiche, préfère sa cartographie façonnée par l’Histoire.

Dans ces contrées où l’Homme n’a pas semé son désordre, Vincent Munier, ayant appris au sortir de l’enfance à attendre et voir les bêtes dans les forêts vosgiennes, sait hurler avec le loup de l’Himalaya, repérer le manul, identifier le faucon sacre. Le disciple du graveur et peintre suisse Robert Hainard (1906-1999) approche au plus près les troupeaux de barhals, d’antilopes et de gazelles tibétaines, de kiangs ou des derniers yacks sauvages, rescapés des massacres perpétués par les colons puis des programmes de domestication menés par les autorités chinoises. Toujours, il les appelle de leur nom scientifique, latin – Canis lupus himalayensis, Otocolobus manul, Falco cherrug, Pseudois nayaur, Pantholops hodgsonii, Procapra picticaudata, Equus kiang, Bos mutus, lui qui a choisi de défendre le monde sauvage en traquant sa beauté, n’en déplaise à quelques esprits chagrins. Pourtant, Panthera uncia, elle, échappe parfois à l’œil du poète-photographe, cachée dans un cliché comme sur une ancienne image d’Épinal, la ville natale de l’artiste.

Si la panthère des neiges n’a pas disparu, comme le croyait Sylvain Tesson au début de l’aventure, elle frôle aujourd’hui, vulnérable, un gouffre plus sombre que les abîmes de ses montagnes, confrontée, assure l’Union internationale pour la conservation de la nature, à un risque élevé d’extinction dans ses ultimes refuges.

Reflet des photos de Vincent Munier, ce carnet intime révèle le bonheur viscéral, pour qui sait attendre dans l’espoir de l’éprouver, offert par la vision des derniers éclats sauvages.
« Elle nous tourna le dos, s’étira, disparut. Je rendis la lunette à Munier. C’était le plus beau jour de ma vie depuis que j’étais mort. »

TESSON Sylvain, La panthère des neiges, Éditions Gallimard, collection Blanche, octobre 2019, 176 p., 18 €.

Pour découvrir le travail de Vincent Munier : www.vincentmunier.com