Le dernier rhinocéros de Sumatra mâle connu appartenant à la sous-espèce orientale est mort, lundi 27 mai 2019 vers midi, dans l’enceinte du Borneo Rhinoceros Sanctuary, au sein de la réserve faunique de Tabin dans l’État de Sabah, en Malaisie.

Souffrant de problèmes hépatiques et rénaux liée à son âge, Kretam – surnommé Tam – avait environ 20 ans lors de sa capture, en août 2008, dans une plantation de palmiers à huile située au nord-est de Bornéo. Des soins intensifs lui ont été prodigués ces dernières semaines, a précisé John Payne, le directeur exécutif de l’organisation non gouvernementale Borneo Rhino Alliance (BORA). Fin avril dernier, Tam avait brutalement perdu l’appétit et son activité s’était considérablement réduite. D’après le vétérinaire Zainal Zahari Zainuddin, le rein droit de Tam présentait de nombreux abcès probablement liés à une infection des voies urinaires contenue avec des antibiotiques administrés par voie intraveineuse. En outre, cet organe renfermait de gros calculs entraînant la présence de sang dans l'urine et affectant la production sanguine. D'autres analyses ont révélé une rupture majeure de vaisseaux à l'intérieur de l'abdomen. Le traitement de Tam comprenait notamment des anti-inflammatoires, des perfusions de vitamines comme de minéraux, des médicaments contre l'acidité gastrique et des tranquillisants.

TAM

Selon ses soigneurs, Tam avait un comportement calme et posé même s’il se montrait parfois « un peu effronté » (photo Borneo Rhino Alliance).

Désormais, Iman, une femelle issue du milieu naturel et placée en captivité en 2014 dans la perspective d’un programme de reproduction, serait l’unique représentante du rhinocéros de Sumatra de l’Est, endémique de Bornéo. Sa santé s'est détériorée en décembre 2017, après l’éclatement de l’une des tumeurs présentes dans son utérus. Atteinte d’un cancer de la peau, sa congénère Puntung, capturée en 2011 et également maintenue au Borneo Rhinoceros Sanctuary, a été euthanasiée le 4 juin 2017. D’après divers experts, les affections ayant touché ces deux femelles et la mauvaise qualité du sperme de Tam reflèteraient la consanguinité ayant touché les rhinocéros de Bornéo au cours du XXème siècle.

Depuis 1996, le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis) est classé « en danger critique » d’extinction par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Tam, Iman et Puntung sont souvent considérés comme les ultimes spécimens de leur sous-espèce (D. s. harrissoni). En avril 2015, le rhinocéros de Sumatra a été officiellement déclaré éteint dans la nature à Sabah par les autorités malaisiennes. Toutefois, quelques animaux pourraient survivre à Kalimatan, la partie indonésienne de l'île de Bornéo. En 2013, l’antenne locale du Fonds mondial pour la nature (WWF-Indonesia) avait annoncé que des pièges photographiques avaient enregistré des images d’au moins un rhinocéros dans une forêt de Kalimatan où des traces avaient été repérées en avril de la même année. Si le rôle de la déforestation est aprêment débattu entre spécialistes, tous s’accordent à reconnaître que le braconnage reste la cause principale de la raréfaction du rhinocéros à Bornéo (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2015/08/28/32547059.html).

La sous-espèce nomimale (D. s. sumatrensis) survit aujourd’hui seulement à Sumatra (Indonésie) tandis que la troisième (D. s. lasiotis), jadis répandue en Inde, au Bangladesh et au Bhoutan, est présumée disparue, même si une population relique pourrait subsister dans le nord de la Birmanie.

Les conservationnistes se déchirent

En avril 2013, un sommet de crise sur le rhinocéros de Sumatra, organisé au zoo de Singapour sous l’égide de l’UICN et réunissant plus de 130 scientifiques, avait révélé que la population totale de l’espèce, estimée alors entre 130 et 190 individus, était en réalité inférieure à 100 spécimens.

Par ailleurs, la mort de Tam a réveillé la controverse sur les stratégies de conservation nécessaires à la sauvegarde du plus petit des rhinocérotidés actuels et plus proche parent contemporain du rhinocéros laineux ou rhinocéros à narines cloisonnées (Coelodonta antiquitatis), disparu de la surface de la Terre voici près de 10.000 ans. « Les nombreuses occasions manquées pour sauver le genre le plus menacé au monde parmi les mammifères terrestres sont tout simplement irresponsables », a déploré M. Payne. Ce dernier a dénoncé « le manque d'intérêt des acteurs ayant pourtant accepté de collaborer afin de sauver les rhinocéros en Malaisie », évoquant en substance le document signé en mars 2012 par le gouvernement indonésien, l'International Rhino Foundation (IRF), le Fonds mondial pour la nature et l’UICN. Ce document prévoyait en particulier l’échange de matériels biologiques.

Les acteurs du sommet organisé en 2013 dans la cité-État du Sud-Est asiatique avaient décidé de considérer tous les rhinocéros de Sumatra captifs comme une seule population et de ne plus tenir compte des sous-espèces ou des propriétés nationales. Or cet engagement n’a, pour l’heure, débouché sur aucune action commune entre l’Indonésie et la Malaisie. « Malgré les inlassables efforts de la Malaisie, ces intentions n'ont pas été suivie d’effets, ni par l'Indonésie ni par ses soutiens internationaux », a estimé M. Payne dans un courriel adressé au site Mongabay.

IMAN

Même si sa condition reste préoccupante, Iman aurait montré récemment quelques signes de rétablissement (photo Borneo Rhino Alliance).

En accord avec le gouvernement malais et en collaboration avec le Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research (IZW) à Berlin, BORA défendait le recours à la fécondation in vitro en utilisant le sperme d’Andalas (né en 2001 au zoo états-unien de Cincinnati et transféré en 2007 vers l’Indonésie où il s’est reproduit) et les ovocytes d'Iman. L’embryon aurait ensuite été implanté sur l’une des femelles du Sumatran Rhino Sanctuary, situé au cœur du parc national de Way Kambas dans la province de Lampung, au sud de Sumatra.

Or les autorités indonésiennes et malaisiennes prônent deux approches différentes, les premières privilégiant la reproduction naturelle, les secondes, par nécessité, donnant la priorité à la FIV. Pourtant, en avril 2018, l’Indonésie a semblé prête à s’impliquer enfin dans ce projet avant de faire volte-face six mois plus tard, arguant que les cellules ovariennes d’Iman ne seraient pas viables, ce que réfutent les partisans de la FIV. Lesquels estiment que ces atermoiements compromment les chances de succès d’une éventuelle insémination.

« Le génome de Tam a été préservé dans des cultures cellulaires », a toutefois rappelé Christina Liew, la ministre du tourisme, de la culture et de l'environnement de Sabah, dans une note d’espoir. « Grâce aux technologies émergentes, ses gènes contribueront peut-être à la survie de son espèce… »

Sources principales : Mongabay, South China Morning Post, New Straits Times, UICN.