Depuis plus d’un siècle, son regard en émail voit défiler des générations de Tourangeaux dont il a nourri l’imaginaire et les touristes intrigués par sa présence insolite. L’éléphant Fritz appartient au patrimoine local et il a droit de cité dans les guides. Dans sa cage de verre du musée des beaux-arts, face à l’immense cèdre du Liban planté en 1804, le colosse du « plus grand spectacle au monde » fascine et impressionne toujours.

« 2,90 mètres au garrot, 3 mètres jusqu’en haut de la tête, des défenses de 1,50 mètre de long, cinq tonnes, trente ans. » Tel le décrit l’écrivaine et illustratrice Isy Ochoa. Bouleversée par le destin tragique de cet éléphant de cirque, elle vient de lui consacrer un album publié à l’automne 2018 aux éditions du Rouergue. « Depuis que j’ai rencontré Fritz, il ne m’a plus quitté », avouait dans une récente interview accordée à La Nouvelle République du Centre-Ouest la peintre d'origine basque vivant aujourd’hui dans le Vendômois. « J’ai vite été scandalisée par tout ce qu’il avait vécu. »

FRITZ COUVERTURE

Étranglé devant la foule

Isy Ochoa a longuement enquêté sur l’odyssée de Fritz, de sa capture en Inde pour le compte du marchand allemand Carl Hagenbeck (1844-1913) jusqu’à sa mise à mort dans la cité des bords de Loire avant de conter son histoire à la première personne. Ce choix anthropomorphique confère une émotion particulière au récit tout en autorisant certaines licences romanesques concernant, par exemple, les sentiments éprouvés par le pachyderme.

Quelles raisons poussèrent Fritz à se rebeller dans la soirée du 11 juin 1902 alors que la parade quittait le Champ de Mars, où avaient eu lieu les représentations du Barnum & Bailey Circus, pour regagner la gare et les wagons devant conduire les pachydermes à Saumur, étape suivante de la tournée ? La rage accumulée au fil d’années de contraintes et de violences, la brûlure provoquée par la cigarette d’un spectateur imbécile comme mentionné dans les colonnes du Mémorial du Poitou ou plus sûrement un épisode de musth, cet état périodique durant lequel les mâles adultes s’avèrent particulièrement agressifs ? Aucun des quatre – Fritz, Mandarin, Don Pedro et Nick – ayant embarqué à bord du Massachusetts en 1901 ne survécut à la tournée de l’établissement américain sur le Vieux Continent… Et quelques jours avant d’arriver en Touraine, Fritz avait tué un employé de la ménagerie itinérante alors installée sur l’esplanade des Quinconces à Bordeaux.

FRITZ DANS SA CAGE DE VERRE DU MUSEE DES BEAUX-ARTS DE TOURS

Fritz dans sa loge de verre du musée des beaux-arts de Tours (photo Ph. Aquilon).

Le successeur de Jumbo

Au fond, peu importe les causes exactes du soudain accès de fureur du titan gris, le texte d’Isy Ochoa, rehaussé par ses aquarelles et acryliques, transcende les faits pour dénoncer la barbarie des hommes, prompts à décimer, maltraiter et exploiter la faune sauvage pour satisfaire leurs appétits mercantiles.

Les recherches menées par l’auteure permettent toutefois de s’interroger sur la date de naissance de Fritz, généralement présenté comme le doyen du cirque américain âgé de près de 80 ans au début du XXe siècle. Or cette hypothèse n’apparaît guère plausible avec son passage par les entrepôts de Carl Hagenbeck à Hambourg et sur la piste de son chapiteau, avant sa cession à Phinéas Taylor Barnum (1810-1891) et James Anthony Bailey (1847-1906) puis son arrivée dans leur florissante entreprise durant l’hiver 1888-1889. De fait, le mastodonte avait sans doute vu le jour vers 1870.

LE RETOUR DE FRITZ A TOURS EN 1903

La peau et les os de Fritz furent confiés au taxidermiste nantais Anatole Sautot. Ce dernier reconstitua le squelette, démontable, de l’éléphant et redonna sa forme au pachyderme à l’aide de tiges de fer, de madriers et d’une tonne de paille. L’animal naturalisé remonta le cours de la Loire à bord du vapeur Fram et accosta en Touraine le 4 mai 1903, avant de rejoindre le musée de la ville. En 1910, Fritz fut transféré dans une dépendance de l’ancien archevêché. Resté sur place, son squelette brûla lors des combats du 19 juin 1940 (coll. personnelle, photo Jacques Gabon, 1857-1925).

Ce livre évoque aussi  brièvement la vie, aussi dramatique que celle de Fritz, du célèbre Jumbo. Acheté en février 1882 par Barnum au zoo de Londres (Royaume-Uni), ce mâle africain affichant 3,23 mètres sous la toise devint l’un des stars du cirque d’outre-Atlantique avant de mourir le 15 septembre 1885, heurté par un train de marchandises en gare de St. Thomas, dans l’Ontario. Moins haut mais plus lourd que Jumbo, Fritz lui succèdera au titre de « plus grand éléphant captif au monde » avant de périr aussi tragiquement, étranglé après une longue agonie.

Enfin, la lecture de Fritz renvoie à un précédent album de littérature dite de jeunesse mais tout public. Paru en 2002, Siam, signé Daniel Conrod et François Place, relate une autre histoire vraie d’éléphant, celle d’un petit mâle né dans la jungle asiatique, vendu comme animal de travail puis acheté sur catalogue en 1952 par le cirque suisse Knie. Devenu trop dangereux lors de ses épisodes de musth, Siam sera cédé au zoo de Vincennes après un brève apparition sur le plateau du film Yoyo de Pierre Étaix (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2013/04/13/26905712.html). Après sa mort en septembre 1997, cet autre géant mesurant 3,07 mètres fut naturalisé. Il trône depuis 2001 dans la Grande Galerie de l’Évolution au Muséum national d’histoire naturelle à Paris. Comme si les trajectoires de Fritz et de Siam s’étaient rejointes afin de témoigner, par leur dépouille à l’apparence du vivant comme à travers ces deux livres, de leur existence volée.

LA MORT DE FRITZ

(Coll. personnelle, photo Constant Peigné, 1834-1916)

En mai 2016, la direction du Ringling Bros and Barnum & Bailey Circus, ainsi rebaptisé après la fusion de la société de Barnum et Bailey avec celle des frères Ringling, renonça aux numéros d’éléphants. Un an plus tard, le rideau tomba définitivement sur le plus grand cirque du monde.

OCHOA Isy, Fritz, Éditions du Rouergue, octobre 2018, 64 p., 18,50 €.