Selon les conclusions d’une étude internationale publiée en octobre 2018 dans la revue Global Ecology and Conservation, le loup de l’Himalaya a développé des adaptations uniques à son environnement et doit être admis comme un taxon génétiquement distinct. Cette reconnaissance lui permettrait de bénéficier de mesures de conservation à même de prévenir son extinction.

Présente dans une vaste region engloblant l’Himalaya, le plateau tibétain et le massif du Nyenchen Tanglha s’étendant sur 1.600 km dans la région autonome chinoise du Xizang, cette population lupine a déjà été admise dans le passé par certains auteurs comme une sous-espèce, successivement appelée Canis lupus laniger en 1847, C. l. chanco en 1863, C. l. filchneri en 1907 et enfin C. l. himalayensis en 2003 (*).

Pourtant, la classification officielle tarde toujours à reconnaître les caractéristiques spécifiques de ces loups. « Bien que les preuves génétiques de leur unicité se soient accumulées ces dernières années, nous ne disposons d’aucune estimation fiable de leurs effectifs », déplore la Suissesse Geraldine Werhahn, principale auteure de cet article, membre de l'unité de recherche sur la conservation de la faune au département de zoologie de l'université d'Oxford (Royaume-Uni) et fondatrice en 2014 de l’Himalayan Wolves Project.

LOUP DE L'HIMALAYA

Loup de l’Himalaya photographié en avril 2016 dans le district de Mustang, au sein de l’aire de conservation népalaise de l'Annapurna (photo Madhu Chetri).

Adaptés à la vie à très haute altitude

Souhaitant mieux comprendre les variations génétiques permettant aux loups himalayens de survivre à de très hautes altitudes et évaluer l’état de conservation de ces canidés, une équipe internationale a collecté 287 échantillons d’excréments et de poils dans trois secteurs du Népal, deux à l’ouest dans les districts d’Humla et de Dolpa, le troisième dans l’aire de conservation du Kangchenjunga (Kangchenjunga Conservation Area / KCA) créée en 1997 à l’est de la république démocratique fédérale. Ceux-ci ont ensuite été comparés à des fèces, des prélèvements sanguins et des tissus de loups originaires de régions voisines dont le Xinjiang, le Qinghai et la Mongolie-Intérieure en Chine, de plusieurs secteurs du Tibet  ainsi que de divers écosystèmes à travers le monde.

La différenciation génétique de cette lignée repose sur l’étude de 242 paires de bases de la boucle D et de 508 paires de bases du gène cytochrome b (ADN mitochondrial), du gène ZF des deux chromosomes sexuels, de la séquence microsatellite de 17 loci nucléaires et de quatre SNP non-synonymes dans quatre gènes nucléaires fonctionnels reliés à la voie de l’hypoxie.

MASSIF DU KANCHENJUNGA

Vue sur le massif du Kanchenjunga, le troisième plus haut sommet sur Terre dressé à la frontière indo-népalaise, depuis l’État du Sikkim, au nord-est de l'Inde (photo Madhumita Das).

Pour les scientifiques, les adaptations génétiques permettant aux loups de l’Himalaya de supporter le stress hypoxique des hautes altitudes expliqueraient pourquoi ces canidés ont divergé les premiers, entre 691.000 et 740.000 ans « avant le présent » selon les analyses de l’ADN mitochondrial et nucléaire, de leurs congénères de la zone holarctique. Ces loups bénéficieraient ainsi d’une résistance réduite à la circulation sanguine favorisant l’action hémorhéologique.

Les prospections conduites ont permis d’identifier respectivement 12, 16 et 2 individus au sein des secteurs d’Humla (384 km2), de Dolpa (1.088 km2) et de la KCA (368 km2).

Réconciliation taxonomique

« Cette publication valide ce que nous avions découvert au début des années 2000 », a déclaré au bimensuel Down To Earth Ramesh Kumar Aggarwal, professeur au centre de biologie cellulaire et moléculaire d'Hyderabad, un organisme dépendant du conseil indien de la recherche scientifique et industrielle (Council of Scientific and Industrial Research / CSIR).  « Depuis longtemps, nous demandons la classification de ces loups mais le monde de la taxonomie reste dominé par les experts occidentaux et notre voix n’a guère été écoutée », déplore-t-il. « Nous espérons que ces travaux cloront la controverse. »

Biologiste au département d’écologie animale et de biologie de la conservation au Wildlife Institute of India sis à Dehradun, au nord du sous-continent, Shivam Shrotriya avance une autre explication. Ces canidés s’étant reproduits avec d’autres groupes de loups, aucune frontière précise ne délimite leur aire de répartition. « Or l’existence d’une population viable d’hybrides compromet la reconnaissance taxonomique. C’est précisément le cas  pour les  loups de l’Himalaya. »

LOUPS DE L'HIMALAYA CAPTIFS

Individus captifs en mai 2009 au zoo indien de Darjeeling (photo S. Shankar).

Les deux spécialistes s’accordent toutefois sur l’urgence de mesures de sauvegarde des derniers loups de l’Himalaya. « Cette lignée, l’une des plus anciennes sinon la plus ancienne parmi celles des loups gris, doit être préservée », soutient Shivam Shrotriya. « Le nombre de loups de l’Himalaya génétiquement purs se situerait aujourd’hui entre seulement 200 et 300 individus », renchérit Ramesh Kumar Aggarwal. « S’ils s’éteignent, un pan entier de la biodiversité historique disparaîtra. »

Ces avis rejoignent les conclusions de l’article signé cet automne par l’équipe internationale préconisant de classer le loup de l'Himalaya parmi les taxons menacés. En outre, ces chercheurs enjoignent le Népal – dont les hauts plateaux constituent un refuge essentiel pour un pan considérable de la population de ces prédateurs – à s’investir dans la conservation de cette sous-espèce et à devenir une référence pour les autres États de sa distribution.

Selon la base de données Species360, créée en 1974 sous le nom d’International Species Information System (ISIS), seuls sept loups de l’Himalaya (C. l. himalayensis), deux mâles et cinq femelles, sont actuellement élevés en captivité. Ils sont hébergés au Padmaja Naidu Himalayan Zoological Park de la ville de Darjeeling, au Bengale-Occidental (Inde).

 (*) En 1938, le zoologiste américain Glover Morrill Allen (1879 - 1942) avait considéré C. l. filchneri et C. l. laniger comme des synonymes de C. l . chanco. Sous cette dernière appellation, la majorité des auteurs désignent aujourd’hui le loup de Mongolie.