Comme beaucoup d’autres avant lui, Pierric Guittaut prétend lever le voile sur le mystère entourant depuis plus de 250 ans l’identité de « la Bête » ayant terrorisé durant près de trois années l’ancienne province du Gévaudan, au sud du Massif central.

Responsable qualité dans l'industrie aéronautique, cet auteur de romans policiers « ruraux » s’est plongé dans les archives relatives à cette affaire puis a passé au crible les principales hypothèses avant d’échafauder sa propre théorie, inédite.

LA DEVOREUSE

Paru en mai dernier, La Dévoreuse se distingue par la rigueur de l’approche et du travail de recherche, malgré l’absence de notes en bas de page, de bibliographie et de cartographie. Et si l’écrivain sacrifie parfois au style romanesque en relatant les attaques ou la traque de la Bête, ce choix n’altère pas l’intérêt de son enquête.

Pour Pierric Guittaut, les formules dentaires des animaux abattus le 20 septembre 1765 par François Antoine dans un bois proche de l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre-des-Chazes et le 19 juin 1767 par Jean Chastel à la Sogne d'Auvers sur le versant nord du mont Mouchet apportent la preuve que le ou les Bêtes appartenaient à la famille des canidés. Néanmoins, l’auteur ne croit ni à la culpabilité du loup ni à celle d’un hybride chien x loup, éventuellement dressé à tuer.

Les interrogations critiques à l’endroit de ces deux conjectures constituent peut-être les chapitres les plus intéressants de cet ouvrage. Celles adressées aux accusateurs du loup portent notamment sur les nombreux témoignages directs et crédibles assurant ne pas reconnaître un loup dans la Bête.  « Les paysans d’antan étaient habitués à la présence du loup […] qu’ils avaient l’habitude de voir de très près », souligne M. Guittaut, stigmatisant chez certains historiens « un présupposé sur l’ignorance des populations d’autrefois ».

À plein feu sur la cuirasse

Chasseur et tireur à la poudre noire, l’auteur a également en ligne de mire la supposée cuirasse portée par la Bête, censée la protéger des armes à feu d’après les partisans d’un hybride apprivoisé. À en croire les tests réalisés par Pierric Guittaut, cette assertion vole en éclats à l’épreuve des balles. Quant aux accusations sans la moindre preuve portées à l’encontre du comte de Morangiès et de Jean-Antoine Chastel, elles ne résistent pas à l’examen des sources, comme l’avait déjà démontré Guy Crouzet (1). Tant pis pour les tenants du complot sadique, lequel relève de la fiction…

En revanche, la démonstration visant à infirmer la possible implication d’un hybride « naturel » apparaît moins convaincante. Les ressemblances physiques et comportementales entre les « Bêtes » ayant sévi au XVIIIème siècle dans le Val de Loire (1742-1754), dans le Lyonnais (1754-1756) puis dans le Gévaudan n’impliquent pas forcément une hybridation avec un(e) chien(ne) d’une même race. Il faudra en effet attendre la seconde partie du XIXème siècle pour assister à la standardisation des races canines. Et si la littérature vétérinaire du siècle des Lumières distingue effectivement diverses races, celles-ci doivent « plutôt être considérées comme des types morphologiques car les descriptions étaient sommaires et les types n’étaient pas fixés, rappelle le Dr Hélène Nunes dans sa thèse soutenue en 2005 (2). Les descriptions du chien de berger étaient peu détaillées et assez semblables… [Ils] étaient des mâtins plus petits, au poil plus long et aux oreilles droites. » Le standard de ces derniers, tout comme celui des dogues, « n’était pas bien défini » même si, selon Daubenton (1716-1799), « le train arrière [des mâtins] était plus haut que l’avant » - une caractéristique souvent attribuée à la Bête.

CANIS DIRUS

Squelette de Canis dirus exposé au musée George C. Page de Hancock Park, dans l’enceinte du muséum d’histoire naturelle de Los Angeles, aux États-Unis (photo lora_313).

Fossiles nord-américains

Pierre Guittaut s’engage sur une piste plus hasardeuse en désignant comme coupable les descendants d’un canidé disparu voici près de 10.000 ans et dont les fossiles ont uniquement été retrouvés en Amérique du Nord. S’appuyant en particulier sur une acception qu’il juge oubliée du terme de loup-cervier, l’auteur estime que la ou les Bêtes seraient des canidés porteurs de gènes du « chien redoutable » (Canis dirus). De purs spécimens de cette espèce éteinte ou des individus hybridés avec le loup gris (Canis lupus) auraient traversé le détroit de Béring et se seraient répandus en Eurasie. M. Guittaut suggère ainsi que les canidés attaquant l’homme étaient en fait « des loups communs porteurs de séquences génétiques spécifiques responsables de ce phénotype [celui de Canis dirus] héritées par hybridation ».

Mais alors pourquoi de tels canidés, aux apparitions sporadiques mais pas rarissimes, n’ont-ils pas été clairement identifiés par leurs contemporains comme une « espèce » à part ? Pourquoi ces spécimens aussi « remarquables » n’ont-ils pas été classés au sein d’un taxon propre par les savants de ces temps ? Pourquoi des chasseurs aguerris n’ont-ils pas d’emblée décrit les animaux aperçus, tirés ou abattus comme des loups-cerviers ?

Pierric Guittaut assure avoir trouvé la clef de l’énigme au musée de la nature du Valais de Sion, en Suisse. Cet établissement abrite un canidé naturalisé surnommé le « monstre du Valais ». Abattue par un éleveur du village d’Eischoll le 27 novembre 1947, cette « bête féroce » avait attaqué de nombreux troupeaux dans ce canton méridional à partir du 26 avril 1946. Pour l’auteur, cet animal – dont le squelette est détenu par le muséum d'histoire naturelle de Genève mais dont le crâne est visible à Sion – serait en effet un loup-cervier dont il présenterait les principales caractéristiques morphologiques.

MONSTRE DU VALAIS

Surnommé le « monstre du Valais », le loup d’Eischoll est visible au musée de la nature du Valais, à Sion (photo Nicolas Kramar).

Pourtant, l'examen réalisé par le taxidermiste chargé de  la naturalisation du « monstre » a établi que ce canidé était bien un loup mâle pesant 43 kilos, levant ainsi les doutes des personnes présentes lorsque le cadavre fut déposé au poste de police de Sion. Celles-ci, dont un naturaliste reconnu, n’avaient su affirmer s’il s’agissait d’un loup, d’un chien ou d’un chien-loup. Aux yeux du biologiste et éthologue helvétique Jean-Marc Landry, le « monstre du Valais » présente bien un phénotype de loup européen (3) même si seule une analyse génétique permettrait de trancher définitivement la controverse. Dans l’Italie voisine, l’hybridation du loup avec le chien domestique est aujourd’hui avérée, un phénomène d’ailleurs observé depuis des siècles dans l’aire de répartition du loup. La preuve ultime avancée par M. Guittaut ne semble donc pas de nature à emporter l’intime conviction du lecteur.

Par les questions légitimes qu’il soulève et le sérieux de sa démarche, ce livre mérite de figurer dans la bibliothèque de tout passionné de la Bête.

GUITTAUT Pierric, La Dévoreuse, De Borée, mai 2017, 336 p., 21,50 €.

(1) CROUZER Guy, Quand sonnait le glas au pays de la Bête, Annales du Centre régional de documentation pédagogique de Clermont-Ferrand,  1987, 97 p.

(2) NUNES Hélène, Les races de chiens dans la littérature vétérinaire française du XVIIIe siècle, École nationale vétérinaire d'Alfort, 2005, 102 p.

(3) LANDRY Jean-Marc, « Historique du loup en France », Le Courrier de la Nature, no 278 - Spécial Loup,‎ 2013, p. 18.