Le titre sonne comme une métaphore de la réintroduction de l’espèce dans les Alpes. Au cœur du massif, entre crêtes herbeuses et à-pics, dans le silence des hautes altitudes parfois troublé par les combats de bouquetins, les échos des sonnailles ou le fracas des avalanches, les photographes Antoine Rezer et Jean-Luc Danis dévoilent par l’image et les mots la vie intime des gypaètes barbus (Gypaetus barbatus) au fil des saisons. Une quête naturaliste magnifiant le mythique rapace et ses montagnes.

L’envol du gypaète débute peu après que les marmottes se sont calfeutrées dans leur terrier pour échapper aux premiers frimas. Les « casseurs d’os » entament alors leur parade nuptiale, jouant des ascendances et volant aile dans aile, parfois escortés par quelques chocards. Puis l’aventure se poursuit avec l’apparition de l’unique gypaéton pesant à peine 150 grammes lors de sa venue au monde. Quatre mois plus tard vient l’instant fatidique de quitter l’aire. Un moment unique, très rarement observé et immortalisé lors d’une matinée de début juillet, comme si l’oiseau récompensait les auteurs pour leur approche éminemment respectueuse, forte du label « Photo nature responsable » attribué par les éditions de La Salamandre aux titres de sa collection Histoires d'images. Une démarche éthique qui interdit d’appuyer sur le déclencheur au moindre risque de dérangement. Enfin, avec l’été, vient pour le juvénile le temps de l’apprentissage, avant que ne sonne l’heure de quitter le territoire natal.

L'ENVOL DU GYPAETE

Seules la patience et la passion ont autorisé ces clichés exceptionnels, tels les face-à-face au bord de l’abîme ou les escarmouches du grand vautour, atteignant jusqu’à 2,90 m d’envergure, avec l’aigle royal.

Relatant la genèse de cet ouvrage ensorcelant, les textes évoquent certains mystères entourant le comportement des gypaètes et révèlent aussi des aspects méconnus de leurs mœurs, de la prétendue fidélité à toute épreuve des couples au pourquoi des amours hivernales. L’ignorance et les préjugés sont d’ailleurs à l’origine de l’extermination du gypaète dans les Alpes, d’où l’espèce avait disparu dans les années 1930. Le rapace a été réintroduit en 1986 en Autriche puis l’année suivante en Haute-Savoie. Initié en 2012, un autre programme est actuellement mené dans les Grands Causses, avec l’espoir que les oiseaux relâchés au sud du Massif central relient les populations alpines et pyrénéennes.

Le retour du gypaète reste fragile. Empoisonnements, intoxications au plomb ou collisions avec les câbles balafrant la montagne pourraient briser la belle histoire. L’espèce est toujours classée « en danger » d’extinction sur la Liste rouge des espèces menacées en France, établie par le Muséum national d'histoire naturelle et le comité national de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Et les gypaètes corses livrent peut-être leur ultime combat dans les montagnes de l’île de Beauté.

Aimer et donc respecter le gypaète contribuera, là comme ailleurs, à la sauvegarde de ce trésor de notre patrimoine naturel. La magie de quelques photos suffit parfois à changer les regards.

REZER Antoine, DANIS Jean-Luc, L’envol du gypaète, La Salamandre, mai 2016, 144 pages, 29 €.