Deux nouveaux sites naturels du Bengale-Occidental, à l’est de l’Inde, pourraient prochainement accueillir des rhinocéros. Jusqu’à présent, les pachydermes présents dans cet État frontalier du Népal, du Bhoutan et du Bangladesh vivent uniquement au sein des parcs nationaux de Jaldapara et de Gorumara, s’étendant respectivement sur 217 et 80 km2. Avec près de 200 individus, le premier héberge la deuxième plus importante population de rhinocéros d’Inde. Située à près de cent kilomètres de Jaldapara, l’aire protégée de Gorumara abrite  une cinquantaine d’individus.

Selon les agents forestiers, la capacité d’accueil des deux parcs est désormais dépassée et, pour réduire la pression, quelques spécimens doivent être transférés.

Le  nombre de rhinocéros au Bengale-Occidental – également appelé Paschimbanga – est passé d’une vingtaine d’individus en 1990 à près de 250 en 2015 malgré la persistance du braconnage. D’après le quotidien The Indian Express, au moins 11 rhinocéros ont été tués au cours des 18 derniers mois dans le nord de l’État.

« Plus de 255 rhinocéros vivent aujourd’hui à Jaldapara et Gorumara », a déclaré en octobre 2016 Binay Krishna Braman, le ministre des forêts du Bengale-Occidental, au quotidien The Times of India. « C’est davantage que ne peuvent le supporter ces deux parcs. Par conséquent, nous envisageons de déplacer plusieurs individus. »

M. Braman a annoncé que le département d’État concerné avait identifié deux sites susceptibles de recevoir les rhinocéros surnuméraires : la réserve de tigres de Buxa couvrant 760 km2 et une petite zone protégée de 25 km2 à Patlakhawa, près de la ville de Cooch Behar.

RHINOCEROS INDIEN DANS LE PARC NATIONAL DE JALDAPARA

Rhinocéros indien en janvier dans le parc national de Jaldapara (photo Moubunny92).

L’aire de répartition traditionnelle du rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) s’étendait du nord du Pakistan jusqu’à la frontière indo-birmane en passant par le Népal, le Bangladesh et le Bhoutan. L’espèce était peut-être présente également en Birmanie, en Chine méridionale et dans la péninsule indochinoise. Victime du braconnage et de la perte de son habitat, ce rhinocéros unicorne, dont la population totale à l’état sauvage est estimée à environ 3.500 individus, survit uniquement au Népal et en Inde, où les 2.500 spécimens sont regroupés au sein d’une poignée de réserves.

Classée « en danger » d’extinction entre 1986 et 1996, l’espèce est actuellement considérée comme « vulnérable » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Une population trop concentrée

Seuls trois des vingt-neuf États indiens, l’Assam, le Bengale-Occidental et l’Uttar Pradesh, possèdent encore des rhinocéros. Même si le nombre de ces derniers serait en hausse, leur distribution reste très limitée. Plus de 90% des rhinocéros (2.401 spécimens exactement lors du recensement effectué en mars 2015) vivent en effet dans le parc national de Kaziranga (Assam), couvrant 807 km2 à l'est du point chaud de biodiversité himalayen.Cette population est particulièrement exposée aux épizooties ou aux catastrophes naturelles, comme les inondations.

« Si quelque chose se produit, ce serait une catastrophe », assure Amit Sharma, coordinateur de l’antenne indienne du Fonds mondial pour la nature (WWF) pour la sauvegarde du rhinocéros. « C’est comme garder tous ses œufs dans le même panier. Par ailleurs, la diversité génétique d’une population confinée risque de s’appauvrir. Il est donc préférable de disperser les rhinocéros, de leur offrir suffisamment d’espace ou de possibilité de se mélanger. L’espèce disposera ainsi  d’un patrimoine génétique sain », précise-t-il dans une interview accordée au site Mongabay.

FEMELLE RHINOCEROS INDIEN ET SON PETIT DANS LE PARC NATIONAL DE KAZIRANGA

Plus de 90% de la population indienne de rhinocéros sauvages vit dans le parc national de Kaziranga, dans l’Assam. Ici, une mère et son petit en avril 2014 (photo Pranav Nath).

En novembre 2015, lors d’une réunion organisée dans le parc national de Jaldapara, le groupe des spécialistes des rhinocéros asiatiques à la commission de sauvegarde des espèces de l’UICN (IUCN/SSC Asian Rhino Specialist Group) avait d’ailleurs exhorté les responsables politiques et les organismes de conservation à trouver de nouveaux sites susceptibles d’absorber la hausse du nombre de rhinocéros au Bengale-Occidental. Les experts ont également évoqué la nécessité d’améliorer la diversité génétique des populations de Jaldapara et Gorumara en procédant à des transferts de mâles adultes entre les deux parcs mais aussi en échangeant des individus avec d’autres aires protégées.

Dans l’attente du feu vert

Des projets pour offrir des habitats supplémentaires aux rhinocéros ont été adressés au gouvernement central indien. « Même si nous disposons d’un accord de principe, nous attendons toujours le feu vert », souligneBinay Krishna Braman. Pour le ministre des forêts du Bengale-Occidental, la permanence du braconnage ne doit pas contrarier le programme d’élargissement de l’aire de répartition du rhinocéros. « Nous devons rester positifs et adopter les meilleures mesures possibles pour garantir l’avenir de cette espèce. » L’une d’elles consisterait à renforcer la présence des pachydermes dans l’Uttar Pradesh. Cet  État, le plus peuplé de l’Inde et frontalier du Népal, compte une unique population dans le parc national de Dudhwa, fruit d’une réintroduction menée voici une trentaine d’années.

En mars-avril 1984, six individus (deux mâles et quatre femelles) furent capturés dans le sanctuaire de Potibora, dans l’Assam. Une femelle mourut au zoo de Guwahati avant son transfert vers le parc national de Dudhwa. Une autre connut le même sort lors de la phase d’acclimatation précédant le relâché du 20 avril 1984. Et une troisième succomba le 31 juillet de la même année à la suite d’une tentative d’anesthésie destinée à soigner une blessure. Finalement, quatre jeunes femelles adultes furent également relâchées en avril 1985, après avoir été importées depuis le parc national népalais de Chitwan en échange de seize éléphants. « Forte d’une trentaine d’individus géographiquement très peu dispersés, la population de Dudhwa descendrait d’un seul mâle avec, à la clef, un appauvrissement  génétique. Le département des forêts de l’Uttar Pradesh envisage désormais d’installer une nouvelle population dans une autre zone du parc national », relève M. Sharma.

RHINOCEROS UNICORNE D'INDE DANS LE PARC NATIONAL DE DUDHWA

Le rhinocéros a été réintroduit dans le parc national de Dudhwa, voici une trentaine d’années (photo  AnantShastri).

Pour le défenseur de l’environnement, les Indiens n’habitant pas en Assam, où le parc national de Kaziranga héberge la grande majorité des rhinocéros du pays, s’intéressent peu au fragile pachyderme. « Il est nécessaire de réintroduire l’espèce dans de nouvelles régions pour que le grand public apprenne à aimer les rhinocéros et se préoccupe de leur avenir ! »

Sources : Mongabay, parcs nationaux de Dudhwa et de Kaziranga, UICN.