À sa naissance le 14 novembre 1978, il  avait été baptisé « Cantsbee ». Jusqu’alors, Dian Fossey croyait en effet que sa mère était un mâle. En découvrant le nouveau-né, la célèbre primatologue américaine s’était exclamée « It cant’t be » (« Cela ne se peut pas »), finalement devenu « Cantsbee ».

Cet individu exceptionnel allait marquer l’histoire des gorilles de montagne en devenant le dominant du plus grand groupe jamais recensé, en conservant sa suprématie de dos argenté durant la plus longue période connue, en engendrant le plus grand nombre de descendants et en repoussant la durée de vie maximale estimée pour un mâle de sa sous-espèce.

Lundi 10 octobre 2016,  lors de leurs observations quotidiennes, les pisteurs du Dian Fossey Gorilla Fund ont constaté l’absence de Cantsbee parmi les siens. Toutefois, en raison de son âge avancé, celui-ci pouvait se trouver en arrière de son groupe, d’autant que ce dernier se déplace beaucoup. Le lendemain, les guides partirent donc sur les traces du vieux mâle. En vain. Des recherches plus poussées furent ensuite lancées sur une zone élargie. Lundi 3 novembre 2016, les dernières furent conduites par sept équipes du Dian Fossey Gorilla Fund et du parc national des volcans, au Rwanda. Sans davantage de succès. L’évidence de la mort de Cantsbee, à presque 38 ans, s’est alors imposée.

CANTSBEE

Cantsbee (Photo The Dian Fossey Gorilla Fund International).

En 1995, Cantsbee avait succédé au dos argenté Pablo dont le groupe porte toujours le nom. Depuis quelques années, son fils Gicurasi s’était cependant imposé à la tête de cette famille. Étroitement suivi par Dian Fossey puis par ses successeurs après l’assassinat de la scientifique le 26 décembre1985, Cantsbee s’était révélé être un dos argenté  impressionnant et un père particulièrement attentif. Il veillait ainsi sur les jeunes orphelins dont les mères avaient prématurément disparu.

« Le plus puissant de tous ! »

« Je pense qu’il était le plus puissant et le plus sûr de lui parmi tous les dominants », assure Veronica Vecellio, responsable du Dian Fossey Gorilla Fund au centre de recherche de Karisoke (Rwanda). Durant des années, Cantsbee était parvenu à assurer la cohésion de sa famille. Cette dernière comporte plusieurs mâles, ce qui devrait constituer un atout pour l’avenir de ce groupe dont la dynamique future intrigue les spécialistes.

Après la mort de Cantsbee, une femelle prénommée Poppy, née le 1er avril 1976, est désormais l’ultime survivante des gorilles étudiés par Dian Fossey.

« La longévité et la réussite de Cantsbee témoignent non seulement de sa force mais aussi de l’efficacité des  dispositifs de protection et du suivi assurés chaque jour par les pisteurs du Dian Fossey Gorilla Fund », estime Tara Stoinski, présidente et directrice scientifique de cet organisme. « Lors de la venue au monde de Cantsbee, le braconnage était à l’un de ses niveaux les plus élevés, incitant Dian Fossey à mettre en place des patrouilles pour lutter contre ce fléau. Grâce à cette protection rapprochée, maintenue depuis des décennies, Cantsbee a eu la vie la plus longue et la plus réussie de tous les gorilles mâles jamais observés. »

À la fin des années 1970, la population de gorilles dans les monts des Virunga avait chuté à 250 individus. Cette sous-espèce risquait de s’éteindre à l’orée du nouveau millénaire. Aujourd’hui, un demi-siècle après le début des travaux de Dian Fossey, les effectifs ont presque doublé et s’élèvent à 480 gorilles dans cette chaîne volcanique située le long de la frontière septentrionale du Rwanda, de la République démocratique du Congo (RDC) et de l'Ouganda. Au total, avec la population vivant dans la forêt impénétrable de Bwindi, au sud-ouest de l'Ouganda, le nombre total de gorilles de montagne est estimé à environ 880 individus.

Le Dian Fossey Gorilla Fund souhaite désormais appliquer les méthodes ayant permis de sauver le gorille de montagne à la seconde sous-espèce de gorille de l'Est (Gorilla beringei). Endémique de la RDC, le gorille de Grauer – ou gorille des plaines orientales – figure actuellement sur la liste des 25 primates les plus menacés au monde établie par le groupe des spécialistes des primates (PSG) de la commission de sauvegarde des espèces de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la société zoologique de Bristol, la société internationale de primatologie (IPS) et l’organisation non gouvernementale Conservation International (CI)

Les gorilles de montagne (Gorilla beringei beringei ) et de Grauer (G. b. graueri) sont tous deux classés « en danger critique » d’extinction par l’UICN.

Pour découvrir Cantsbee en vidéo :