Dimanche 10 juillet 2016, le gouvernement du Népal a accepté la suggestion du ministère des forêts et de la conservation des sols d’offrir à la Chine deux couples de rhinocéros indiens « dans le cadre du renforcement des relations bilatérales entre les deux États et pour la sauvegarde à long terme de la biodiversité ».

En janvier 2016, les autorités chinoises avaient évoqué leur souhait de recevoir des rhinocéros indiens lors d’une visite dans l’empire du Milieu d’Agni Agni Prasad Sapkota, ministre népalais des forêts.

Ce don d’animaux vivants à un autre État est le premier consenti par le Népal depuis 2007. Auparavant, l’organisation environnementale King Mahendra Trust for Nature Conservation - rebaptisée National Trust for Nature Conservation (NTNC) en 1982 - offrait, sous le patronage de la famille royale, des animaux à des zoos étrangers situés notamment aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Allemagne et à Singapour.

COUPLE DE RHINOCEROS INDIEN DANS LE PARC NATIONAL NEPALAIS DE CHITWAN

Couple de rhinocéros indiens en juin 2013 dans le parc national de Chitwan, situé au pied de l’Himalaya dans la partie népalaise de la plaine indo-gangétique (photo Manisamg).

« Pour nous, c’est une bonne nouvelle que la Chine veuille, à travers le rhinocéros, établir un nouveau champ de coopération pour la sauvegarde de la biodiversité », estime Maheshwar Dhakal, directeur général adjoint du Département des parcs nationaux et de la conservation de la faune sauvage (DNPWC).

Jadis, l’aire de répartition du rhinocéros indien s’étendait du nord du Pakistan jusqu’à la frontière indo-birmane en passant par le Népal, le Bangladesh et le Bhoutan. Il est possible que l’espèce ait été présente aussi en Birmanie, en Chine méridionale et en Indochine. Aujourd’hui, elle survit à l’état sauvage uniquement en Inde et au Népal.

Deux couples originaires du parc de Chitwan

Selon Sherdan Rain, ministre népalais de l’information et des communications, quatre adultes - deux mâles et deux femelles - seront donnés à la Chine. Ces quatre spécimens doivent être prélevés sur la population du parc national de Chitwan. Créée en 1973 et inscrite depuis 1984 sur la liste du patrimoine mondial de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture (Unesco), cette aire protégée de 932 km2 abrite officiellement 600 des 645 rhinocéros indiens recensés dans le pays (*). Au milieu des années 1960, la population népalaise de rhinocéros était évaluée à moins d’une centaine d’individus !

Le Népal s’enorgueillit d’ailleurs de ses remarquables résultats dans son combat contre le braconnage, avec aucun crime enregistré pendant trois des cinq dernières années. Malheureusement, après deux années consécutives sans braconnage, un rhinocéros adulte a été  victime des trafiquants cet été. Samedi 20 août 2016, ce mâle âgé d’une quinzaine d’années avait été blessé par balles à la tête et à une cuisse dans une forêt du district de Rautahat, près du parc de Chitwan. Les braconniers s’étaient lancés à sa poursuite mais avaient pris la fuite après avoir croisé des habitants. Dès le lendemain, le rhinocéros avait été transporté dans l’enceinte du parc national de Chitwan où il a finalement succombé mardi 6 septembre 2016.

PANNEAU DE SENSIBILISATION DANS LE PARC NATIONAL DE CHITWAN

Panneau de sensibilisation dans le parc national de Chitwan (photo Smnbhattarai).

Situé sur les anciens territoires de chasse de la famille royale et couvrant 968 km2, le parc national de Bardia héberge 34 individus, tandis que les réserves fauniques de Suklaphanta et de Parsa en accueillent respectivement huit et trois.

Ces données tiennent compte du relâché, début mars 2016, de cinq rhinocéros originaires du parc national de Chitwan dans celui de Bardia. Le précédent transfert du premier vers le second remontait à 2003 !

Des experts divisés

Un plan controversé prévoit le déplacement de 20 à 30 individus entre ces deux zones protégées d’ici trois ans. Cette initiative provoque en effet la colère de certains défenseurs de l’environnement estimant le parc national de Bardia « peu sûr » : le dernier recensement avait fait état de la présence de 29 pachydermes alors que 70 rhinocéros avaient été transférés entre 1985 et 2003 de Chitwan vers la vallée de Bardiya, au sein du parc national de Bardia. Souvent cité en exemple dans la lutte contre la chasse illégale, le parc national de Chitwan a seulement perdu trois spécimens depuis 2010, dont le dernier le 2 mai 2014.

RHINOCEROS INDIEN DANS LE PARC NATIONAL DE BARDIA AU NEPAL

Rhinocéros unicorne dans le parc national de Bardia, au sud-ouest du Népal (photo Krish Dulal).

Les partisans du programme, soutenu par l’antenne népalaise du Fonds mondial pour la nature (WWF), jugent pourtant cet argument réducteur. À leurs yeux, ce dernier dépeint de façon partiale l’histoire et les enjeux de la sauvegarde des rhinocéros au Népal. Ils rétorquent qu’entre 2000 et 2006, le parc national de Chitwan a enregistré une chute de 31 % de ses effectifs, tombés de 544 à 372 individus, essentiellement en raison du braconnage. Celui-ci s’était envolé durant la  guerre civile népalaise ayant déchiré le pays de 1996 à 2006 et contraint une partie de l’armée à délaisser la protection des parcs nationaux.

Depuis, la surveillance de ces régions a été renforcée. À Bardia, le nombre de gardes - aujourd’hui de 33 - a presque doublé et le parc n’a officiellement subi aucun acte de braconnage depuis 2010 ! Dans le passé, les soldats abandonnaient certaines zones du parc lors de la mousson à cause des risques d’inondation, laissant alors le champ libre aux trafiquants. Aujourd’hui, ils maintiennent leurs positions toute l’année tandis que les actuels lieux de relâchés seraient moins exposés aux inondations.

Le spectre de la tuberculose

« J’ai personnellement visité les sites où les rhinocéros seront libérés, assure Fanindra Raj Kharel, directeur général du DNPWC. Je me suis assuré que nous avions tout mis en œuvre pour maintenir les rhinocéros sains et saufs dans leur nouvel environnement. Leur sécurité constitue notre principal défi. Nous avons une solide expérience dans ce domaine et nous sommes confiants. »

1515 RHINOCERVS DE DURER

Le plus célèbre rhinocéros indien est sans doute celui immortalisé par le dessinateur et graveur allemand Albrecht Dürer (1471-1528) au XVIème siècle (1515 RHINOCERVS, gravure sur bois par Albrecht Dürer, 1515, British Museum, Londres (Royaume-Uni).

Toutefois, une autre menace inquiète les spécialistes puisque, jeudi 3 mars 2016, un article publié dans la revue Emerging Infectious Diseases mentionnait la découverte d’un cas de tuberculose sur une femelle retrouvée morte, à la mi-février 2015, dans la zone tampon située à l’ouest du parc national de Chitwan. Cet animal aurait été infecté par une nouvelle souche bactérienne (Mycobacterium orygis).

Pour l’heure, aucune information n’a filtré sur les conséquences éventuelles de cette annonce sur le programme de « relocalisation » des rhinocéros entre les deux parcs nationaux népalais.

Visite reportée

Les détails concernant le choix des spécimens destinés à la Chine, les conditions de transfert et les sites précis devant accueillir les pachydermes n’ont pas encore été dévoilés. Les rhinocéros seront officiellement offerts au président de la République populaire de Chine Xi Jinping lors d’une visite au Népal prévue d’ici le mois d’octobre 2016.

En contrepartie des quatre rhinocéros, la Chine doit fournir une aide financière et technique au laboratoire médico-légal de Bhaktapur, collaborer à la création d’un centre international des forêts communautaires et soutenir différents projets de protection de la faune au Népal.

Trois experts népalais devaient découvrir les futurs habitats des rhinocéros lors d’une visite programmée du 15 au 21 août 2016 en Chine. Celle-ci a finalement été reportée au début du mois de septembre dans l’attente de la constitution d’une seconde équipe, composée notamment de représentants de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites).

RHINOCEROS INDIENS AU ZOO DE BALE (SUISSE)

En 1956, le zoo de Bâle a enregistré la première naissance d’un rhinocéros indien en captivité à l’époque contemporaine. Ici deux spécimens photographiés au « Zolli » en août 2015 (photo Ph. Aquilon).

Considéré comme « en danger d’extinction » depuis 1986, le rhinocéros indien est classé depuis 2008 comme « vulnérable » sur la Liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Depuis 1990, il bénéficie d’un programme européen d’élevage en captivité (EEP) de l'association européenne des zoos et aquariums (EAZA), géré par le zoo suisse de Bâle.

En France, cinq établissements hébergent des rhinocéros indiens : le Cerza (14), le zoo du bassin d’Arcachon (33), le ZooParc de Beauval (41), le parc animalier et botanique de Branféré (56) et Touroparc.zoo (71). Cette espèce est également maintenue au zoo de Bâle (Suisse) et au parc animalier de Planckendael (Belgique).

(*) Ces données ne tiennent pas compte du cas de braconnage recensé durant l’été 2016.

Sources : The Kathmandu Post, The Himalayan Times, AFP,  Hindustan Times, Mongabay.