Fin octobre 2015, BIOFAUNE s’est rendu au Parc des félins à Lumigny-Nesles-Ormeaux (Seine-et-Marne) pour évoquer le relâché dans la nature, en Russie, d’une panthère de Perse (Panthera pardus saxicolor) née en captivité dans l’établissement (voir http://biofaune.canalblog.com/archives/2016/03/01/33446403.html).

Voici la seconde partie de l’interview réalisée avec Grégory Breton, directeur zoologique de l’établissement, à cette occasion.

FATMA

Mère de Simbad, Fatma partage désormais son enclos avec Grom. Leur union doit contribuer à la diversité génétique du programme d’élevage européen (photo © Ph. Aquilon).

Beaucoup de spécialistes estiment que la réintroduction d’un grand félin est très difficile, voire impossible. Alors pourquoi l’équipe du Parc des félins - et toi le premier, y croit-elle ?

On peut estimer la réintroduction infaisable mais la réalité est beaucoup plus complexe.

Lorsqu’on évoquait la réintroduction dans les années 1960 ou 1970, personne n’avait conscience de l’ampleur des dégâts causés par l’homme dans la nature. La déforestation n’était pas aussi massive qu’aujourd’hui et certaines espèces se portaient encore très bien.

Cette idée de l’infaisabilité vient peut-être des effets d’annonce de parcs zoologiques ayant affirmé à l’époque : « Nous avons des animaux nés en captivité depuis quelques générations, maintenant on peut en relâcher ». Or ces programmes étaient plus ou moins suivis, présentaient un taux d’échec élevé et n’étaient pas toujours crédibles scientifiquement. Nous en étions aux balbutiements d’une nouvelle science.

Les parcs zoologiques ne disposaient pas de conditions d’hébergement comparables à celles d’aujourd’hui. Il  est compliqué de prétendre réintroduire un animal ayant grandi dans un espace plutôt confiné. Remettre un individu dans son milieu naturel consistait simplement à ouvrir les portes de sa caisse comme cela se pratique en France pour les relâchés de faisans ou de certains grands ongulés dans des zones où ces derniers ont disparu. La trappe s’ouvre et les animaux se débrouillent. Avec des spécimens exotiques nés en captivité, le « hard release » est inenvisageable. Il faut pratiquer ce que les Anglo-Saxons nomment le « soft release », c’est-à-dire un relâché progressif.

STRUCTURE D'ENTRAINEMENT DANS L'ENCLOS DE SIMBAD A SOTCHI

Structure d’entraînement dans l’enclos d’un hectare alloué à Simbad au centre de Sotchi (photo © Grégory Breton).

En parallèle, les anti-zoos ont clamé que le discours sur la réintroduction était mensonger. Cette idée s’est ancrée dans l’opinion publique. Or, depuis 20 à 30 ans, le monumental travail mené avec les programmes d’élevage en Europe et les suivis de populations ont prouvé le contraire.

Aujourd’hui, les médias doivent prendre conscience que la réintroduction est possible et le faire savoir. Les parcs zoologiques élèvent de nombreuses espèces longtemps mal en point et désormais réintroduites dans la nature.

Alors qu’il avait presque totalement disparu, le bison d’Europe en a bénéficié, grâce à d’importants relâchés en Pologne à partir d’animaux nés en captivité. Le cheval de Przewalski a été renvoyé en Mongolie. De petits primates sont retournés en Amérique du Sud.

En Amérique du Nord, le loup roux - une espèce différente du loup commun - et le furet à pattes noires étaient éteints à l’état sauvage aux États-Unis. Les Américains ont élevé en captivité ce canidé et ce mustélidé, et les deux carnivores ont été réintroduits. Des programmes ont été lancés pour le vison européen et nombre d’amphibiens, puisque ces derniers sont extrêmement menacés. Chez les oiseaux, on peut aussi évoquer les vautours, les condors ou les outardes. De nombreux élevages sont ainsi conduits en captivité dans l’optique de relâchés. Au final, énormément d’espèces bénéficient de réintroductions.

La science de la conservation et la réintroduction, cela fonctionne. Les méthodes ne sont plus celles des années 1960-1970. Il faut que les gens en prennent conscience, même si la réintroduction reste limitée par le milieu et l’espace.

Actuellement, quelque 200 tigres sont recensés sur l’île de Sumatra. Celle-ci est victime d’un déboisement effréné pour l’exploitation du bois précieux puis la culture des palmiers à huile. Réintroduire cette sous-espèce n’est pas envisageable. Ramener des tigres nés en captivité reviendrait à dépenser énormément d’argent pour concurrencer les animaux luttant déjà sur place pour leur survie.

La situation est différente pour les panthères de Perse et de l’Amour. Les programmes, eux, sont valables.

FAMILLE DE PANTHERES DE PERSE AU PARC DES FELINS

Famille de léopards de Perse en captivité au Parc des félins (photo © Daniel Manganelli).

Tu évoques les conditions et les protocoles des relâchés. La plupart des projets de réintroduction de grands félins prévoient un retour dans le milieu naturel après une ou plusieurs générations maintenues en semi-captivité, comme pour les spécimens descendant des individus de Lisbonne. Pourquoi réussiriez-vous ce que d’autres n’osent même pas tenter ?

Si  nous pensions que tout est joué, que l’humain a tout rasé, il faudrait fermer l’établissement. Nous travaillons pour essayer de sauver les félins, pour faire prendre conscience au public des dangers pesant sur ces espèces et des moyens de les protéger.

Nous sommes optimistes parce que d’autres expériences ont été couronnées de succès. En Espagne, le lynx pardelle avait quasiment disparu. Dans les années 2000, sa population était estimée entre 100 et 150 individus. Elle était circonscrite à deux zones, la Doñana et la Sierra Morena. Avec des fonds de l’Union européenne, des autoroutes ont été construites en Andalousie où fleurissent les serres pour la production de fraises et de tomates. Faute d’habitat, le lynx a décliné. En parallèle, les lièvres et les lapins dont il se nourrit presque exclusivement ont été victimes de diverses épidémies, dont la myxomatose et la fièvre hémorragique. L’espèce allait donc s’éteindre.

L’Andalousie et le gouvernement central ont créé un centre d’élevage. Avec l’Union internationale pour la conservation de la nature et son groupe de spécialistes des félins, ils ont établi un planning décennal consistant à prélever des animaux dans la nature, à les faire reproduire puis à les relâcher.

Dix ans plus tard, les objectifs initiaux ont été dépassés. Certaines années, plus de 40 naissances ont été enregistrées. Aujourd’hui, un certain nombre de lynx ont été réintroduits et un second centre a été construit au Portugal, où des réintroductions sont prévues. Le programme fonctionne et des  animaux nés en captivité ont pu être relâchés directement. Mais pour réussir, il faut s’en donner les moyens !

PREMIERE RENCONTRE AVEC GROM A SOTCHI

Première rencontre entre Grégory Breton et Grom (photo © Parc des félins).

Concernant les panthères de Perse, le principe qui prévalait jusqu’ici consistait à former un couple en captivité, à obtenir des naissances puis à relâcher les jeunes. Avec Simbad, nous sautons une génération. On y va directement !

Après son relâché, Simbad sera suivi grâce à un collier émetteur. Les Russes découvriront comment il chasse et s’il s’accouple. Dans ce cas, la mission sera accomplie.

La plus grosse part du travail revient désormais au centre de réhabilitation de Sotchi. Ici, nous avons juste reproduit…

Un protocole particulier a-t-il été mis en place dès la naissance de Simbad ?

En fait, nous avons été sollicités pour envoyer un animal à Sotchi après la naissance de Simbad. Lorsque le projet s’est concrétisé, nous n’avons pas changé ses habitudes mais nous lui avons fourni quelques proies vivantes supplémentaires. Nous l’avons nourri avec des volailles pour qu’il développe son expérience de chasseur.

FEMELLE PANTHERE DANS UN ARBRE AU PARC DES FELINS

Femelle panthère de Perse à Lumigny-Nesles-Ormeaux (photo © Joëlle Camus).

La société zoologique d’Écosse envisage d’élever des panthères de l’Amour dans des enclos invisibles du public pour limiter les contacts avec les humains puis, dans un second temps, de transférer les petits vers un centre de réintroduction in situ. Cela n’a pas été votre option, pourquoi ?

Je vais évoquer des considérations bassement matérielles. Si le Parc des félins possède une bonne renommée au niveau international, nous sommes une petite équipe et un jeune parc privé. Nous ne disposons pas de moyens importants. Nous voulons aussi que nos visiteurs voient nos pensionnaires. À l’opposé, les sociétés zoologiques de Londres ou d’Écosse sont des institutions largement centenaires aux budgets incomparables aux nôtres et bénéficiant de fonds publics.

Leur approche est certainement la meilleure mais, aujourd’hui, nous ne pouvons l’imiter.

Maintenant, si dans la décennie à venir nous sommes sollicités chaque année pour confier des animaux destinés à être relâchés, Patrick Jardin et l’équipe du parc réfléchiront sans doute à l’aménagement d’un enclos caché à la vue du public, voire des soigneurs, et équipé de caméras. Cela se fera peut-être…

DEPART DE GROM

Grom s’apprête à quitter sa terre natale. Derniers instants avec Umar Semenov - directeur adjoint du parc national de Sotchi en charge du centre de réhabilitation et de réintroduction des panthères - et un garde-forestier (photo © Parc des félins).

Lorsque Simbad sera relâché en 2017, à quels risques majeurs va-t-il être confronté ?

D’abord, il devra établir un territoire. Remis en liberté dans une zone qu’il ne connaît pas, il va rayonner autour du site du relâché puis, petit à petit, marquer les lieux. S’il identifie des odeurs de congénères et notamment celles d’autres mâles, il s’éloignera. Il ne subsiste quasiment aucun spécimen dans la région et cela jouera en sa faveur. Les Russes mentionnent la présence de cinq individus mais certains spécialistes estiment que la panthère de Perse a localement disparu. Et même si cinq animaux survivent dans ces vastes étendues, Simbad pourra facilement trouver un territoire.

Le deuxième point critique concerne l’alimentation. Un léopard peut jeûner pendant près de dix jours mais pas davantage. La faim poussera Simbad à prospecter. Il essayera d’attraper ses premières proies. Au début, peut-être se contentera-t-il  de petits animaux avant d’en chasser de plus grands. Il lui faudra franchir ce deuxième obstacle.

Enfin, le troisième risque concernera la relation avec l’homme. Si Sotchi est une ville très développée, en particulier depuis les Jeux olympiques d’hiver de 2014, la région possède d’immenses zones préservées. Néanmoins, Simbad ne sera pas à l’abri d’éventuels braconniers. Il devra se fondre dans la nature et se faire oublier.

GROM DEVANT SON FUTUR ENCLOS DU PARC DES FELINS

Patrick Jardin, fondateur et directeur du Parc des Félins, et Aurélie Roudel, animatrice pédagogique, accueillent Grom - « Tonnerre » en russe - devant son futur enclos (photo © Parc des félins).

Pour l’équipe du Parc, l’enjeu de la réintroduction vaut-il le risque de perdre un ou plusieurs individus d’une sous-espèce classée en danger d’extinction ?

Bien sûr, pourquoi ? Il faut se replacer dans le contexte. Si on relâche cent amphibiens dans une mare et que cinquante survivent, s’agit-il d’un succès ou d’un échec ? Si on envoie dix léopards dans la nature, que quatre survivent et que six meurent, est-ce un succès ou un échec ?

Les anti-zoos verront le côté négatif et affirmeront que ces six individus morts sont une honte et un constat d’échec. Pourtant, dans la nature, sur une portée de trois ou quatre léopards, un ou deux seulement parviennent à l’âge adulte. La mortalité chez les félins se situe autour de 30% durant la première année. Donc si quatre animaux survivent, se reproduisent et permettent à l’espèce de se réimplanter, l’objectif est atteint.

S’il arrive malheureusement quelque chose à Simbad, il faudra déjà établir les raisons de sa mort, déterminer s’il a été tué par des braconniers ou si sa disparition est liée à un facteur biologique. Chassait-il bien, par exemple ?

Il faudra aussi savoir s’il est parvenu à s’accoupler. Si les Russes parviennent à  faire de Simbad un chasseur aguerri, s’il survit pendant un certain nombre d’années et parvient à se reproduire, ce sera un succès total.

SIMBAD ADULTE

Simbad, à l’âge adulte, dans l’enclos où il a vu le jour, le 19 juillet 2013 (photo © Daniel Manganelli).

Dans tous les cas, nous retenterons l’aventure. Aujourd’hui, on reproduit tellement bien dans les parcs zoologiques européens que nous devons faire de la contraception. Nous avons trop de petits ! Si des programmes de réintroduction se mettent en place, nous ne placerons plus nos félins sous contraceptif et le « surplus » permettra le relâché d’animaux.

Pour toutes ces bonnes raisons, le jeu en vaut clairement la chandelle. Il faut continuer. Nous sommes au début de l’aventure !

Propos recueillis par Philippe Aquilon.   

Pour découvrir les deux dernières parties du résumé vidéo de cette interview : www.dailymotion.com/video/x3ve2wd_interview-2eme-partie_animals et www.dailymotion.com/video/x3wr3yt_suite-et-fin-de-l-interview-biofaune_animals