Un vénérable dindon, une brebis à l’avenir encore incertain et un canard normand né sur les bords de Seine ! Pour sa quatrième édition, le prix national de la Fondation du patrimoine pour l’agro-biodiversité animale - décerné mardi 1er mars 2016 au Salon international de l’agriculture de Paris - a une nouvelle fois récompensé trois projets originaux. Chacun d’eux participe à la sauvegarde d’une race domestique ayant frôlé l’extinction : la dinde rouge des Ardennes, la brebis raïole et le canard  de Duclair.

Connu depuis la Renaissance

Récompensant par 10.000 € un combat mené depuis le milieu des années 1990, le premier prix a été décerné à l’association des producteurs de dinde rouge des Ardennes. Ainsi baptisé en raison de son plumage - le plus uniforme possible - à la couleur fauve rouge évoquant la rouille récente, ce dindon aurait vu le jour dans le massif ardennais au XVIème siècle. Ce gallinacé pourrait être issu du lointain croisement d’un dindon sauvage du Mexique et d’une dinde noire. Son plus célèbre représentant fut servi au mariage du roi de France Charles IX (1550-1574) avec Élisabeth d'Autriche (1554-1592), célébré le 27 novembre 1570 à Mézières.

DINDONS DES ARDENNES

Le dindon rouge des Ardennes atteint les dix kilos, la masse de la femelle oscillant autour de 6 à 7 kilos (photo © APDRA-FDP).

Très appréciée des amateurs pour sa chair, cette dinde revient de loin. En 1985, seuls quelques particuliers maintenaient les derniers spécimens. Parmi eux, Roland Dams (1932-2012), vétérinaire passionné par les volailles anciennes et ardent défenseur de la biodiversité domestique. Cette année-là, la race fut finalement relancée par Jean-Michel Devresse grâce un mâle et deux femelles confiés par un éleveur de Sedan. D’autres oiseaux de lignées différentes rejoindront ensuite ces trois individus.

En 1994, avec une douzaine d’éleveurs séduits par son initiative, M. Devresse crée l’association dont le dossier a convaincu le jury du prix 2016. L’objectif de ce regroupement professionnel est d’élargir sa clientèle, gage d’un futur plus serein pour une race encore fragile. Si certains éleveurs devaient cesser leur activité, le dindon rouge des Ardennes pourrait de nouveau être confronté au spectre de l’extinction. Présent dans toutes les régions françaises, cette race se rencontre davantage à l’est de l’Hexagone.

DINDES ROUGES DES ARDENNES

Race à croissance relativement lente durant entre sept et huit mois, la dinde des Ardennes supporte bien les climats froids et rigoureux (photo © APDRA-FDP).

Transhumance et châtaignes

Doté de 6.000 €, le 2ème prix a été attribué à Adrian Rigal, jeune éleveur de brebis raïoles dans l’Aveyron. Souhaitant développer son projet d’agropastoralisme et augmenter son cheptel comptant actuellement 240 têtes, ce lauréat défend ainsi son attachement au terroir cévenol. Toujours très menacée avec un effectif total estimé à environ 2.000 animaux, la brebis raïole appartient au rameau des races caussenardes où figurent également la lacaune avec ses variétés laitière et bouchère, la caussenarde des garrigues, la causse du Lot et la préalpes du Sud.

TROUPEAU DE BREBIS RAIOLES

Le bélier raïole tutoie le quintal, la brebis pesant aux alentours de 60 kilos. Si la majorité des animaux ont une toison blanche, certains affichent des robes plus brunes (photo © Rigal-FDP).

La première mention de la raïole remonte à 1936. Autrefois élevée au sein de petites exploitations associant diverses activités agricoles, cette brebis à la longue tête fine a failli disparaître dans les années 1960 à cause de croisements anarchiques. La raïole a dû son salut à une poignée d’éleveurs utilisant cette brebis en hiver dans les chênaies et les châtaigneraies et pratiquant aux beaux jours la transhumance vers les sommets locaux. En été, des troupeaux de raïoles occupent toujours les pentes des monts Lozère et Aigoual. Rustique, excellente marcheuse, bonne « débroussailleuse » et honorable laitière, cette brebis  de taille moyenne employée pour la filière viande est parfaitement adaptée aux sols schisteux et granitiques.

BREBIS RAIOLE

Plutôt ouvertes, les cornes du bélier sont enroulées autour d’oreilles longues et légèrement pendantes. La brebis- comme ce spécimen photographié au Salon international de l’agriculture de Paris en 2013 - peut également arborer des cornes, plus fines cependant que celles des mâles (photo Eponimm).

Dans les années 1980, le parc national des Cévennes et le parc naturel régional des Grands Causses ont mis en œuvre un plan de protection de la raïole. Par ailleurs, depuis 1977, un syndicat veille au devenir de cette brebis. En 1994, une association commune a été formée avec les éleveurs des races rouge du Roussillon et caussenarde des garrigues. En 2008, celle-ci s’est rapprochée de la lacaune pour constituer un organisme de sélection commun et favoriser la diversité génétique de la raïole.

« Le barboteur de Normandie »

Enfin, le parc naturel régional (PNR) des boucles de la Seine normande a reçu le 3ème prix d’une valeur de 4.000 € pour son implication dans la sauvegarde du canard de Duclair. Après la disparition du dernier élevage professionnel, le PNR a fondé en 1994 un conservatoire pour sauver cette race dont le berceau se situe sur l’actuel territoire du parc. Créé le 17 mai 1974, ce dernier souhaite lancer une filière locale et mettre en avant ce canard à la chair réputée excellente et moins grasse que celle de son congénère de Rouen.

CANARDS DE DUCLAIR

Le canard de Duclair pèse environ 3 kg, la cane affichant près de 2,5 kg sur la balance (photo©  PNR boucles de la Seine normande-FDP).

Le standard du canard de Duclair, mentionné dans la littérature avicole dès la fin du XIXème siècle, a été établi le 11 novembre 1923. Surnommé « l’avocat » en raison de son plumage noir - ou quelquefois gris-bleu, uniforme, orné d’une bavette blanche s’étendant de la gorge à la poitrine, cet anatidé possède la silhouette d’un gros canard fermier. Précoce et rustique, le canard de Duclair est parfois désigné sous le sobriquet de « barboteur de Normandie ».

Selon la légende, cette race serait le fruit d’accouplements entre des canes domestiques et des canards sauvages attirés par la douceur du climat régnant dans cette boucle de la Seine protégée des vents du nord par de hautes falaises de craie blanche.

CANARD DE DUCLAIR

Chez la variété noire, le bac des mâles est vert foncé, celui des canes variant de l’ardoise au noir (photo© PNR boucles de la Seine normande-FDP).

D’après un rapport établi en novembre 2014 par l’Institut national de la recherche agronomique (INRA), 80 % des 179 races locales recensées en France (*) sont considérées comme menacées d’abandon par l’agriculture. Pour les équidés, les porcs et les volailles à l’exception de la poule, ce constat s’applique même à toutes les races !

(*) Ce recensement comprend dix espèces : les ânes, les vaches, les canards, les chevaux, les chèvres, les dindons, les moutons, les oies, les porcs et les poules. Il exclut les lapins.

Sources : Fondation du Patrimoine, DUBOIS Philippe J., PÉRIQUET Jean-Claude, ROUSSEAU Élisa, Nos animaux domestiques, Le tour de France d’un patrimoine menacé, Delachaux et Niestlé, 2013, 305 p., Collectif des races des massifs, Club pour la sauvegarde des races avicoles normandes.