Selon le Second rapport sur l’état des ressources zoogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde publié mercredi 27 janvier 2016, l’érosion de la biodiversité domestique se poursuit un peu partout dans le monde. Aujourd’hui, 38 espèces et 8.774 races d’oiseaux et de mammifères sont employées dans l’agriculture et la production vivrière. Près de 16,6 %, soit précisément 1.458 races, sont menacées d’extinction ! Et pour 58 %, le risque ne peut être évalué, faute de données fiables sur la taille et la structure des populations. En outre, 96 races d’animaux de ferme ont disparu entre 2000 et 2014.

D’après cette étude réalisée sous l’égide de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la plus forte proportion de races en danger se trouve en Amérique du Nord et en Europe, Caucase inclus. Le Vieux Continent en héberge d’ailleurs le plus grand nombre. En cause, le secteur de l’élevage spécialisé valorisant un faible nombre de races, sélectionnées pour leur productivité.

EVOLENARDE

Victime de la concurrence de la simmental, l’évolénarde - originaire du Valais suisse - a failli disparaître à la fin du siècle dernier. Cette vache a été immortalisée en 2008 dans le musée suisse en plein air du Ballenberg, situé dans l’Oberland bernois (photo Trigaranus).

À en croire les données recueillies dans 129 pays, la principale menace planant sur l’avenir de la biodiversité domestique tient aux « croisements intempestifs ». Néanmoins, les chercheurs mentionnent également « le recours croissant aux races non autochtones, la faiblesse des politiques et des réglementations sur l’élevage, le déclin des systèmes de production animale traditionnels et l’abandon de races jugées pas assez compétitives ».

La France n’est pas épargnée par ce phénomène. Jugées peu ou pas assez rentables, certaines races ont été sacrifiées sur l’autel du productivisme et du rendement, en particulier lors des Trente Glorieuses, de laprès-guerre aux années 1970. Dites à faibles effectifs, d’autres - à poils comme à plumes - ont dû leur salut in extremis à une poignée de passionnées.

Banques génétiques

Les experts redoutent « l’expansion rapide des systèmes de production animale à grande échelle et à fort coefficient d’intrants dans certaines parties du monde en développement ». Abritant un large éventail de ressources zoogénétiques, l’Afrique et l’Amérique du Sud devraient voir leur consommation de viande et de lait s’envoler. Une perspective inquiétante car, par le passé, des accroissements de la demande se sont traduits par l’abandon de la petite production soutenant la biodiversité génétique locale au profit d’une production massive privilégiant un nombre limité de races.

« Durant des milliers d’années, les animaux d’élevage tels que moutons, volailles et chameaux, ont contribué directement aux moyens d’existence et à la sécurité alimentaire de millions de personnes, rappelle José Graziano da Silva, directeur général de la FAO. La diversité génétique est une condition essentielle de l’adaptation face aux enjeux futurs. »

LOAGHTAN

Race de mouton native de l’île de Man en mer d’Irlande, la rustique loaghtan supporte très bien le climat insulaire. Elle se caractérise aussi par la présence de deux, voire trois, paires de cornes (photo Chris Bramhall).

Pour autant, des lueurs d’espoir se dessinent à l’horizon. « Les données que nous avons recueillies suggèrent une amélioration du nombre de races à risque depuis la dernière évaluation [parue en 2007] », relève Beate Scherf, co-auteure de ce rapport. Aujourd’hui, 64 pays - contre moins d’une dizaine alors - ont créé une banque de gènes et 41 envisagent d’en lancer une.

« Au cours des dix dernières années, les pays de toute l’Europe ont considérablement investi dans les systèmes d’informations partagés et les banques de gènes en guise de mesure de sécurité », précise Mme Scherf. En 2013, un réseau européen de banques de gènes (EUGENA) a ainsi vu le jour. Toutefois, les spécialistes insistent sur la nécessité de mesures de conservation in situ, soulignant la valeur culturelle et environnementale liée au maintien de  populations vivantes. À ce jour, 177 pays ont nommé des coordinateurs nationaux et 78 d’entre eux ont instauré des groupes consultatifs chargés d’aider les autorités nationales à gérer leurs ressources zoogénétiques.

Croisement dangereux

Le commerce mondial de reproducteurs et de semences est actuellement en plein essor. L’objectif recherché par ces importations de matériel génétique est d’augmenter la productivité de cheptels et/ou de permettre une croissance plus rapide et une arrivée à maturité plus précoce des animaux.

Pourtant, à ce jeu, ces derniers peuvent perdre les caractéristiques leur permettant de s’adapter aux contraintes locales : températures extrêmes, ressources en eau limitées, alimentation pauvre, terrains accidentés ou hautes altitudes.

COQ DE JANZE

La noire de Janzé, du nom de la commune d’Ille-et-Vilaine, figure parmi les races françaises les plus rares. Elle serait la dernière représentante de la population de gélines noires peuplant autrefois l’Armorique. Ce coq a été photographié en mai 2015 à l’écomusée du Pays de Rennes (photo Ph. Aquilon).

Introduits par les Portugais dans le biome brésilien du Pantanal voici près de 400 ans, les bovins de race pantaneiro ont par exemple développé une résistance remarquable aux maladies transmises par les vers ou les tiques. Ces vaches supportent le climat de cette région où la sécheresse succède aux inondations. De plusieurs milliers de têtes au début du XXème siècle, cette population bovine est tombée à 500 animaux de pure souche. Aujourd’hui, la survie des pantaneiros - et celle des écosystèmes locaux - pourrait être compromise par le croisement avec des races commerciales incapables de survivre dans cet environnement hostile.

Les auteurs déplorent aussi les connaissances lacunaires sur certaines races et suggèrent d’améliorer la coopération internationale, encore insuffisante malgré la mise en œuvre d’un plan mondial pour les ressources zoogénétiques. Préserver ces dernières permettra aux hommes de mieux répondre aux défis du futur, du changement climatique aux maladies émergentes.