Victime durant le siècle dernier jusqu’aux années 1970 d’une chasse intensive pour sa chair, ses œufs et surtout la valeur de sa peau, le crocodile marin (Crocodylus porosus) est aujourd’hui légalement protégé. Il est inscrit à l’annexe I - regroupant les espèces les plus menacées - de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (CITES) sur l’ensemble de son aire de répartition, à l’exception notable de l’Australie, de l’Indonésie et de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Dans ces trois États, il figure à l’annexe II autorisant le commerce international sous certaines conditions, notamment l’obtention d’un permis d'exportation ou d’un certificat de réexportation.

CROCODILE MARIN EN CAPTIVITE A LA PLANETE DES CROCODILES DE CIVAUX

Crocodile marin en captivité en avril 2014 à La planète des crocodiles, à Civaux, dans la Vienne (photo Ph. Aquilon).

Désormais, la perte de son habitat constitue la principale menace planant sur l’avenir de ce crocodile souffrant de sa réputation de tueur de bétail et de mangeur d’homme. Entre 1971 et 2013, 106 attaques mortelles ont été recensées en Australie. Le recours à la délocalisation des animaux à problème a longtemps été l’une des solutions privilégiées pour éviter les conflits. Or cette option est remise en question par une équipe de scientifiques du département de biologie de l’université  australienne du Queensland, menant « la plus large et la plus longue étude jamais réalisée sur des crocodiles », selon son responsable, le Dr. Craig Franklin. Pour ces chercheurs, le déplacement des crocodiles marins à problème ne constituerait pas une stratégie efficace, comme l’estime le Dr. Franklin dans un article publié dimanche 20 décembre 2015 par le journal électronique Brisbane Times.

Porté par les courants

Voici quelques années, les universitaires australiens ont procédé au transfert des trois individus depuis une zone isolée de la rivière Wenlock, dans la réserve naturelle Steve Irwin. Cette dernière a été créée en juillet 2007 au cœur du cap York, à l'extrême nord de l’État du Queensland. Si deux crocodiles ont été libérés sur la côte ouest de la péninsule, à 80 kilomètres du secteur où ils vivaient, le troisième a été transporté par hélicoptère jusqu’à une plage éloignée située sur la côte est du cap York.

Mesurant 4,5 mètres pour une masse d’environ 350 kilos, ce spécimen a stupéfait les chercheurs en contournant l’extrémité de la péninsule pour revenir sur les lieux de sa capture, un parcours de plus de 400 kilomètres avalé en moins de 20 jours !

CROCODILE MARIN SUR UNE RIVE DE LA RIVIERE WENLOCK

Crocodile marin dans la rivière Wenlock en novembre 2006 (photo Paul Thomsen).

Pour le Pr. Franklin, cette découverte a remis non seulement en cause le principe même de la délocalisation des crocodiles dans la région, mais elle a aussi révélé l’utilisation des courants marins par les reptiles lors de leurs déplacements sur des longues distances. « Ce phénomène a été démontré pour la première fois, assure Craig Franklin. Lorsqu’ils effectuent de grands trajets dans les systèmes fluviaux, les crocodiles utilisent les courants de marée [ndlr. flot ou jusant] pour faciliter leur progression. »

Amasser les données

Malheureusement, la mise en évidence de tels comportements implique des mesures plus coercitives pour gérer les reptiles à risque. « Dans le cas d’un animal susceptible de menacer des hommes ou le cheptel, les services du ministère de l’environnement essaient par tous les moyens de capturer le crocodile et de le placer dans un établissement zoologique ou une ferme d’élevage, souligne le Pr. Franklin. S’ils ne peuvent attraper l’animal, ils sont habilités à l’abattre, mais ils tentent toujours d’éviter cette extrémité. »
« Au niveau de la population, ces deux options ne font cependant guère de différence, les crocodiles concernés ne pouvant plus se reproduire en milieu naturel », relève le biologiste.

AIRE DE REPARTITION DU CROCODILE MARIN

D’ouest en est, la distribution du crocodile marin s’étend du Sri Lanka et des rivages orientaux de l’Inde aux îles Caroline, dans l’océan Pacifique. En Asie du Sud-Est, elle remonte jusqu’en Birmanie et, au sud, borde la côte septentrionale de l’Australie (carte Achim Raschka).

« Plus nous en apprenons sur une espèce, plus nous sommes aptes à la protéger et à mettre en œuvre des plans de conservation efficaces, rappelle Craig Franklin. En cette période de changement climatique, nous souhaitons disposer de données sur le long terme afin d’identifier l’apparition éventuelle de nouveaux modèles de comportement et de déplacement chez les crocodiles marins.  Cette espèce décroît à un rythme très rapide à cause de l’anthropisation de son environnement. Nous voulons comprendre quelles sont les conséquences des activités humaines sur le mode de vie de ces animaux. »

Balises et longue durée

 Son équipe a donc marqué et suivi de nombreux crocodiles à l’aide de balises de géolocalisation par satellite, onéreuses et d’une longévité réduite, et de balises acoustiques. Depuis 2008, plus de 130 reptiles ont été équipés de ces dernières.

Les  chercheurs de l’université du Queensland souhaitent que leurs travaux débouchent sur une cohabitation plus sereine avec les crocodiles. « Il faut éduquer les habitants pour limiter les interactions négatives, ce qui s’avère profitable aux hommes comme aux animaux. En fonction de modèles définis, nous pouvons recommander aux gens de ne pas se rendre dans telle zone ou d’éviter certaines attitudes si le risque de croiser un crocodile existe. »

CROCODILE MARIN DOTE D'UN EMETTEUR SATELLITE

Spécimen équipé d’un émetteur satellite fixé sur sa nuque (photo Campbell HA).

Prédateurs opportunistes placés au sommet de la chaîne alimentaire, les crocodiles marins fréquentent par exemple les abords des embarcadères car locaux ou touristes les y nourrissent trop souvent…

«Nous avons l’habitude de  vouloir tuer les animaux posant problème ou susceptibles de constituer un trophée. C’est regrettable car nous ne savons pas dans quelle mesure cela affecte la structure des populations ou le comportement de certains spécimens. Nos recherches permettront de mieux cerner le rôle joué par les crocodiles au sein des écosystèmes. »

Actuellement, le crocodile marin - également appelé crocodile à double crête, crocodile d’estuaire  ou crocodile indo-pacifique - est une « préoccupation mineure » pour l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Après avoir été classé « en danger » de 1982 à  1990, il a figuré parmi les espèces vulnérables jusqu’en 1996. En Australie, sa population oscillerait entre 100.000 et 200.000 adultes.

CROCODILE MARIN

Aucune sous-espèce n’est reconnue chez le crocodile marin, dont les plus anciens fossiles connus remontent entre 4 et 4,5 millions d’années (Photo jemasmith).

6 mètres et plus

Par ailleurs, la taille du crocodile marin, considéré comme le plus grand crocodilien au monde, fait l’objet de nombreux débats. Selon legroupe des spécialistes des crocodiles (CSG) de la commission de sauvegarde des espèces de l’UICN, les mâles deviennent matures vers 17 ans pour une longueur d’environ 3,10 mètres. Les femelles parviennent à cette étape plus tôt, aux alentours de 12 ans, leur taille approchant alors 2,10 mètres.

Les mâles adultes mesurent en moyenne entre 3,50 et 5,20 mètres, leur masse oscillant de 200 à 1.000 kilos. Quelques témoignages mentionnent des individus dépassant les 8 mètres, mais ils ne reposent sur aucune preuve tangible. Le CSG et une étude gouvernementale australienne admettent l’existence d’individus atteignant entre 6 et 7 mètres et pesant entre 1.000 et 1.800 kilos. Cinq crocodiles dépassant les 6 mètres vivraient ainsi dans le parc national de Bhitarkanika, dans l'État indien de l'Odisha. L’un d’entre eux mesurerait 7,10 mètres pour 2 tonnes, mais cette estimation reste controversée. À ce jour, le record « officiel » appartient à un spécimen tué en mai 1966 en Papouasie-Nouvelle-Guinée avec une taille de 6, 30 mètres pour 1.360 kilos.

LOLONG

Lolong, le plus grand spécimen captif jamais recensé, ici photographié en mai 2012 (photo MartyWilliams).

Le plus grand crocodile marin détenu en captivité fut le célèbre Lolong, mort le 10 février 2013 au Bunawan Ecopark and Wildlife Reservation Center. Capturé le 3 septembre 2011 dans un cours d’eau proche de la ville de Bunawan, dans la province d'Agusan del Sur aux Philippines, ce géant fut examiné en novembre de la même année par le zoologiste australien Adam Britton. Il atteignait 6.17 mètres pour 1.075 kilos et était vraisemblablement âgé d’une cinquantaine d’années.

Le zoo d’Amnéville (Moselle) a détenu jusqu’à récemment un mâle présenté comme mesurant 5 mètres pour 600 kilos.

Sources : Brisbane Times, UICN, Wikipédia.