Fin novembre 2015, 32 tortues des Galápagos ont été capturées aux abords du volcan Wolf, au nord de l’île Isabela, puis transférées par avion et par bateau au centre de reproduction Fausto Llerena, situé dans l’enceinte de la station Charles-Darwin sur l'île Santa Cruz.

Regroupant 16 scientifiques et 27 gardes du parc national des Galápagos (Équateur), cette expédition conduite du 18 au 27 novembre 2015 avait pour objectif de repérer et de récupérer des spécimens hybrides susceptibles de posséder des gènes de deux tortues géantes présumées éteintes, Chelonoidis elephantopus (ou C. nigra) et Chelonoidis nigra abingdonii - cette dernière étant érigée par divers auteurs au rang d’espèce à part entière (Chelonoidis abingdonii). Depuis notamment la publication en 1996 d’un ouvrage du zoologiste anglais Peter Pritchard, la taxonomie des tortues des Galápagos fait l’objet de nombreux débats vivaces.

VUE AERIENNE DE L'ILE ISABELA

Image satellite de l’île Isabela, comptant sept volcans dont le Wolf, situé le plus au nord  et point culminant de l'archipel des Galápagos avec  1.710 mètres d'altitude (photo NASA).

Des cousines de « Georges le solitaire »

Endémique de Floreana, Chelonoidis elephantopus était considérée comme disparue depuis plus de 150 ans. Elle aurait été exterminée par l’homme peu après la visite sur l’île de Charles Darwin (1809-1882), en 1835. Seuls subsistaient quelques spécimens naturalisés. Conservées dans des collections de muséums, ces reliques ont permis d’établir le profil génétique de leur (sous-)espèce. En 2008, des études ADN effectuées par des chercheurs de l’université de Yale (États-Unis) ont révélé l’existence de 11 hybrides vivant sur les pentes du volcan Wolf. En janvier 2012, ces scientifiques ont annoncé avoir identifié dans cette même zone 84 individus dont l’un des parents serait un « pur » représentant de l’espèce de Floreana.

Nouveau coup de théâtre en novembre 2012. En se fondant sur l’analyse de près de 1.700 échantillons sanguins récoltés durant la dernière décennie dans la partie nord d’Isabela, les généticiens déclaraient la découverte de 17 autres hybrides dont l’un des géniteurs appartenait cette fois à Chelonoidis nigra abingdonii. Là encore, aucun individu « pur » n’a toutefois été trouvé. Le dernier représentant connu de cette (sous-)espèce de l’île Pinta est le célèbre « Georges le solitaire », mort le 24 juin 2012 au centre de recherche Charles-Darwin à Puerto Ayora, sur Santa Cruz (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2012/11/19/25608283.html).

GEORGES LE SOLITAIRE

« Georges le solitaire » aurait été aperçu pour la première fois le 1er novembre 1971 sur l’île Pinta par József Vágvölgyi , un spécialiste hongrois des mollusques. Probablement né vers 1910, ce mâle fut transféré au printemps suivant au centre de recherche Charles-Darwin, sur Santa Cruz où il fut ici photographié en octobre 2009 (photo A.Davey).

Abandonnées par les marins

De toute évidence, la région du volcan Wolf abrite donc des tortues descendant de différentes (sous-)espèces. L’explication la plus plausible remonte au XIXème siècle, lorsque les marins - et en particulier les chasseurs de baleines - abandonnaient sur le rivage de la baie Banks les tortues capturées ailleurs dans l’archipel lorsqu’ils n’avaient pas besoin de les consommer.

Le transfert des tortues d’Isabela sur Santa Cruz constitue une étape cruciale du programme destiné à repeupler Floreana et Pinta avec des chéloniens « proches » des (sous-)espèces originelles.

Ce projet a été lancé dans le cadre de la Giant Tortoise Restoration Initiative, associant l’organisation Galapagos Conservancy et la direction du parc national des Galápagos avec le concours de généticiens de l’université de Yale travaillant depuis plus de vingt ans sur les tortues géantes de l’archipel.

CHELONOIDIS BECKI

Spécimen présenté comme vivant près du volcan Wolf et appartenant à Chelonoidis becki (photo Adam aran).

Sur les pentes du volcan

Sous la conduite du biologiste équatorien Washington Tapia, directeur de la Giant Tortoise Restoration Initiative et conseiller scientifique auprès du parc national, dix camps - couvrant une aire de 120 km2 - ont été établis sur le flanc ouest du volcan, à des altitudes comprises entre 150 et 1.100 mètres. Si chaque équipe avait reçu une liste des tortues génétiquement considérées comme « prioritaires », gardes et chercheurs ont été confrontés à de fortes pluies, à une végétation dense et à des champs de lave glissants. « Au moins 10.000 tortues vivent sur les pentes de cet édifice », a précisé la généticienne Adalgisa Caccone au site scientifique Nature. De fait, tous les individus « prioritaires » n’ont pu être localisés.

Un certain nombre de spécimens capturés avaient cependant été reconnus lors de précédentes missions comme porteurs de gènes de C. elephantopus ou de C. nigra abingdonii. Leur identité a pu être validée à l’aide d’un scanner portable.

Sur les 32 tortues - le maximum transportable en toute sécurité par bateau d’après le Dr Caccone - ayant rejoint le centre de reproduction, cinq ont un lien génétique avec l’espèce de Floreana et un couple avec celle de Pinta. « Lorsqu’un des gardes a aperçu le mâle, il s’est presque étranglé, croyant apercevoir Georges », se souvient d’ailleurs le Dr Caccone.

STATION CHARLES-DARWIN

Entrée de la station Charles-Darwin, centre de recherche ouvert depuis 1964 à Puerto Ayora, sur Santa Cruz (photoTriiipleThreat).

Les autres tortues ne portaient aucune trace d’identification antérieure et seront donc l’objet de prochaines analyses. Elles ont été choisies en fonction de leur carapace recourbée en forme de selle de cheval, une caractéristique commune aux tortues de Pinta et Floreana. Pour Adalgisa Caccone, cela suggère qu’elles possèdent « très vraisemblablement » du matériel génétique de l’une ou l’autre des (sous-)espèces éteintes.

Carapaces prometteuses

Outre la quête des tortues hybrides, l’expédition s’est également intéressée à l’ensemble de la population vivant dans la zone de recherches. Appartenant pour la plupart à l’espèce du volcan Wolf Chelonoidis becki (ou C. n. becki), 1.323 tortues d’âges très variables ont été recensées. Pour Washington Tapia, les prélèvements sanguins effectués à cette occasion sur les tortues à la carapace en selle de cheval devraient fournir des indications plus précises sur le nombre d’hybrides de tortues de Pinta ou de Floreana.

TORTUE DE SAN CRISTOBAL

Certaines (sous-)espèces se distinguent notamment par la forme de leur carapace. Ici, un spécimen de l’île San Cristobal – Chelonoidis chathamensis  (photo mtkopone).

Une fois arrivés au centre de reproduction, les reptiles ont été regroupés par sexe - les femelles occupant l’ancien enclos de « Georges le solitaire » - pour éviter tout accouplement, en attendant les résultats des analyses génétiques menées à l’université du Connecticut. Celles-ci détermineront quels individus doivent être privilégiés pour le plan d’élevage. Le taux de gènes originaux de tortues de Pinta ou de Floreana sera évidemment pris en compte tout comme la nécessité de disposer de la plus grande diversité génétique possible. L’objectif consistera à opérer une sélection génétique dans l’espoir de réintroduire les futures générations sur les îles de leurs ancêtres.

Afin de prévenir tout introduction de graines sur Santa Cruz, une procédure de quarantaine a également été mise en place. Chaque jour, les excréments ont donc été examinés puis éliminés jusqu’à la disparition de la moindre graine dans les fèces.

À l’horizon du demi-siècle

« Nous sommes prêt à lancer le programme d’élevage et à reproduire ces espèces en captivité », certifie Washington Tapia. Selon le Dr Caccone, celui-ci pourrait s‘étaler sur plus d’un demi-siècle et impliquer quatre ou cinq générations, mais serait susceptible de s’accélérer si certaines tortues sélectionnées pour leur carapace possédaient bien des gènes des tortues disparues de Pinta ou de Floreana. De futures expéditions devraient d’ailleurs s’intéresser aux centaines de tortues semblables vivant dans les environs du volcan Wolf.

Très ambitieux, le projet vise non seulement à « restaurer » deux (sous-)espèces éteintes mais aussi à rétablir l’intégrité écologique des îles Pinta et Floreana.

TORTUE DES GALAPAGOS HYBRIDE

Hybride becki x porteri au zoo de la Boissière-du-Doré (Loire-Atlantique) en août 2014 (photo ph. Aquilon).

Quinzième (sous-)espèce

Sujette à controverses, la taxonomie des tortues géantes des Galápagos s’est par ailleurs enrichie cet automne d’une nouvelle (sous-)espèce dont la découverte a été annoncée, mercredi 21 octobre 2015, par le ministère de l'environnement équatorien. Les conclusions de travaux dirigés par le Dr Caccone préconisent en effet de scinder en deux la population de Santa Cruz jusqu’alors réunie au sein de Chelonoidis porteri  (ou C. nigra porteri).

Arborant une carapace différente de celle des autres tortues locales, celles qui vivent dans la région orientale de Cerro Fatal seraient génétiquement distinctes et plus étroitement apparentées à des tortues présentes sur d’autres îles de l’archipel. Comptant entre 250 et 300 spécimens, le nouveau taxon a été baptisé Chelonoidis donfaustoi en hommage à Fausto Llerena, le soigneur ayant veillé sur « George le solitaire » durant près de 40 ans. Il porte désormais à 15 le nombre de (sous-)espèces généralement admises.

TORTUES DES GALAPAGOS AU ZOO DE ZURICH

Tortues des Galápagos au zoo de Zurich en 2005 (photo Ph. Aquilon).

Malheureusement, d’après un article de Mike Grayson paru en 2014 dans la revue Zoo Grapevine, le principal succès de reproduction enregistré dans la population captive européenne - à l’actif du zoo suisse de Zurich avec plus de 80 naissances depuis 1989 - concerne un couple composé d’un mâle C. becki et d’une femelle C. porteri  (ou peut-être C. donfaustoi) dont la progéniture a été transférée dans divers établissement du Vieux Continent. Les tortues géantes des Galápagos - sous l’appellation Geochelone nigra - bénéficient néanmoins depuis 2004 d’un studbook européen (ESB) géré par le zoo helvétique. En France, deux parcs seulement - le zoo de La Boissière-du-Doré (44) et la Ferme aux crocodiles de Pierrelatte (26) - hébergent des tortues des Galápagos. Toutes sont nées à Zurich.

Outre Atlantique, la plupart des tortues les plus âgées ont été ramenées de l’archipel en 1928 par le zoologiste Charles Haskins Townsend (1859–1944) – alors directeur de l’Aquarium de New-York. Cette année-là, le zoo de San Diego (Californie) reçut ainsi plusieurs spécimens collectés sur Isabela. Elles sont aujourd’hui largement centenaires.

DIEGO MALE TORTUE DES GALAPAGOS D'ESPANOLA

Tortue géante à la station Charles-Darwin. Selon toute vraisemblance, il s’agit de Diego, le mâle originaire d’Española (C. hoodensis) et longtemps maintenu au zoo de San Diego (photo A.Davey).

Dans les années 1930, le parc californien accueillit un second groupe de tortues originaires d’Española et appartenant à Chelonoidis hoodensis. En 1977, l’établissement en transféra le dernier représentant, un mâle baptisé Diego, au centre de recherche Charles-Darwin où avaient été regroupés, entre 1963 et 1974, les 14 autres spécimens connus  de C. hoodensis (2 .12). Diego s’y révéla un reproducteur efficace. Grâce à un programme de réintroduction initié en 1975 après l’éradication des chèvres férales, Española abrite désormais plus d’un millier d’individus.

Voici le lien vers un petit reportage concernant Diego : www.youtube.com/watch?v=-U6PkuukOrw

Sources : Galapagos Conservancy, site nature.com, Zoo Grapevine.