Selon un article publié mercredi 18 novembre 2015 dans la revue Biology Letters, le Batrachochytrium dendrobatidis (Bd), un microscopique champignon à l’origine de la chytridiomycose, a été pour la première fois éliminé au sein d’une population sauvage d’amphibiens.

Fruit de recherches initiées en 2008 par des scientifiques de la Société zoologique de Londres (ZSL), de l'Imperial College London (Royaume-Uni) et du musée national des sciences naturelles de Madrid (MNCN-CSIC) en Espagne, cette annonce constitue une avancée capitale dans la lutte contre l’épizootie infectieuse décimant les populations d’amphibiens partout dans le monde.Le chytride affecte les couches extérieures de la peau des animaux, provoquant une hyperkératinisation. Incapables de s’hydrater et d’absorber certains sels minéraux, les amphibiens meurent par asphyxie ou de crise cardiaque. L’origine de la maladie reste encore sujette à controverses (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2015/03/04/31639637.html).

Lors de l’étude toujours en cours, des têtards d’alyte ou crapaud accoucheur de Majorque (Alytes muletensis) - une espèce endémique de la plus grande île des Baléares et considérée comme « vulnérable » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) - ont été collectés dans le milieu naturel. Tous ont bénéficié d’un traitement antifongique pendant sept jours. Maintenus dans des aquariums en verre remplis d’eau fraîche, les têtards étaient plongés quotidiennement dans de l’eau du robinet vieillie contenant 1.0 mg par litre d’itraconazole, un antifongique à large spectre de la classe des triazoles.

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Insectivore, le crapaud accoucheur de Majorque mesure entre 3 et 4 centimètres -les femelles étant plus grandes que les mâles- pour une masse moyenne de 5 grammes. Sa longévité peut atteindre 5 ans (photo tuurio and wallie).

Un enjeu de conservation majeur

Cependant, les larves ainsi soignées étaient de nouveau infectées après avoir été relâchées dans leur écosystème d’origine. Leur environnement a donc été traité à l’aide d’un décontaminant commun en laboratoire, le Virkon S à concentration finale de 1%. Sur quatre des cinq sites concernés, ces actions conjointes ont permis d’éradiquer la chytridiomycose durant au moins deux ans, les conclusions de l’article étant établies sur cinq années de recherches.

Pour l’heure, les scientifiques ignorent pourquoi le seul traitement des larves s’est avéré insuffisant. La cause la plus probable de la résurgence de l’infection serait la présence de têtards post-métamorphiques cachés dans des refuges terrestres inaccessibles aux chercheurs. La découverte de juvéniles morts présentant les symptômes de la chytridiomycose appuie d’ailleurs cette hypothèse.

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Découvert en 1977, l’alyte de Majorque fut longtemps présumé éteint et d’abord baptisé Baleaphryne muletensis. Cette espèce vit entre 10 et 850 mètres d’altitude dans la Sierra de Tramontana, le principal massif montagneux de Majorque (photo Conselleria de Medi Ambient i Mobilitat, Govern des Illes Balears).

« Pour la première fois, nous sommes parvenus à éliminer l’infection chez des spécimens sauvages sur une période prolongée, souligne le Dr. Trenton Garner, professeur associé à la ZSL. La maladie fongique frappant les amphibiens constitue un enjeu de conservation majeur exigeant des réponses simples, claires et transférables. Nos travaux sont un grand pas dans ce sens. »

Plusieurs pistes à explorer

« Ce résultat positif ouvre la voie à des études plus approfondies, renchérit le Dr Jaime Bosch, directeur de recherche au MNCN-CSIC. La chytridiomycose est une menace mortelle pour les amphibiens du monde entier et je suis fier d’appartenir à cette équipe représentant des institutions en première ligne pour venir à bout de cette maladie. »

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Outre la chytridiomycose, diverses menaces planent sur l’avenir de l’alyte de Majorque. Parmi elles figurent la couleuvre vipérine (Natrix maura) et la grenouille de Pérez (Pelophylax perezi) - deux espèces introduites par l’homme sur l’île méditerranéenne - et le développement des activités anthropiques. Considéré « en danger critique d’extinction » en 1996 par l’UICN, l’alyte de Majorque a notamment bénéficié d’un programme de réintroduction mené jusqu’en 2002 par le Durrell Wildlife Conservation Trust de Jersey. En 2004, l’espèce a été reclassée « vulnérable » (photo DR).

Pour ces scientifiques, si l’usage d’un produit chimique comme le Virkon S dans l’environnement suscite de légitimes réserves, la nécessité d’enrayer le déclin de l’alyte de Majorque a fait loi. D’après les auteurs de l’article, ce produit est en effet l’un des seuls à posséder des propriétés antimycosiques efficaces contre le chytride Bd et n’exige pas un lourd investissement dans le temps.

Toutefois, ces experts estiment que la lutte contre l’épizootie doit inclure des recherches concernant les effets des antifongiques et des substances chimiques sur la santé des amphibiens et sur la biodiversité. Aussi préconisent-ils de ne pas renoncer aux autres efforts entrepris pour contrôler la maladie même si, à ce jour, la plupart des expériences destinées à immuniser les amphibiens captifs contre le Batrachochytrium dendrobatidis ont par exemple échoué. De fait, l’une des stratégies aujourd’hui mise en œuvre consiste aussi à maintenir des populations saines ex situ. Le parc zoologique de Paris élève ainsi des alytes de Majorque.

Découverte en 1998 lors d’hécatombes chez des grenouilles tropicales en Australie et en Amérique centrale, la chytridiomycose menace désormais quelque 700 espèces d’amphibiens sur les cinq continents.

Sources : Phys.org, Biology Letters, UICN.