Selon un groupe d’experts indépendants, le projet de construction d’un barrage hydroélectrique dans le parc national de Mavrovo, situé au nord-ouest de la République de Macédoine et à proximité de la frontière albanaise, doit être abandonné. Pour ces spécialistes mandatés dans le cadre de la Convention de Berne relative à la conservation de la vie sauvage et du milieu naturel de l'Europe, cet ouvrage d’art -dont le coût est estimé à 100 millions d’euros- mettrait en péril la survie d’espèces menacées, dont le rarissime lynx des Balkans (Lynx lynx balcanicus).

De ce fait, l’étude soulève la question du prêt de 65 millions d’euros accordé par la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD), dont les directives environnementales excluent le financement de programmes prohibés par la Convention de Berne. « Le gouvernement macédonien doit renoncer à construire des barrages hydroélectriques dans le parc national de Mavrovo, tranche le rapport. La BERD et la Banque mondiale doivent suspendre leurs aides financières à de tels projets. »

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Le lynx est l’un des symboles nationaux de la République de Macédoine (Photo © Balkan Lynx Recovery Programme).

Si, comme c’est habituellement le cas, le comité permanent de la Convention valide en décembre 2015 le rapport des scientifiques, la BERD devra se retirer du projet macédonien. Pour l’heure, la banque européenne préfère garder le silence jusqu’à l’annonce des délibérations.

« Elle doit se préparer à reconsidérer son financement », avertit Ivana d’Alessandro, la secrétaire de la Convention de Berne. « Si j’étais un décideur de la BERD, je me préparerais à cette échéance et à ses conséquences, a-t-elle déclaré au quotidien britannique The Guardian. Il serait dommageable pour l’image de cette organisation de participer à un programme identifié comme néfaste pour la biodiversité. »

La Macédoine signataire

Ratifiée par 50 pays -dont la Macédoine- et par l'Union européenne, la Convention de Berne vise à assurer la conservation de la vie sauvage et des milieux naturels. Ses signataires se sont ainsi engagés à favoriser la protection de la nature et à prendre en compte l'impact des aménagements et du développement sur l'environnement…

D’après Ivana d’Alessandro, la recommandation sera très certainement adoptée, mettant alors une « pression politique » sur la Macédoine pour dénicher un nouveau site pour ce barrage. D’autant que le secrétariat de la Convention va désormais surveiller étroitement la situation du parc…

PARC NATIONAL DE MAVROVO

Le parc national de Mavrovo est le plus vaste de Macédoine (photo MacedonianBoy).

Créé en 1949 et couvrant 73.088 hectares, le parc macédonien s’étend sur trois massifs montagneux dont les sommets culminent à plus de 2.500 mètres. Remarquable pour sa flore, il abrite également près de 140 espèces d’oiseaux -dont les aigles royal (Aquila chrysaetos) et impérial (Aquila heliaca)- et plusieurs mammifères emblématiques comme l’ours brun (Ursus arctos arctos), le loup (Canis lupus lupus), la loutre (Lutra lutra), le chat sylvestre (Felis silvestris silvestris) ou le lynx des Balkans.

Contraints de quitter le parc

Les effets conjugués de la transformation du paysage et des nuisances environnementales liées à la construction du barrage sur les proies du lynx pourraient avoir « un impact négatif décisif » quant à la survie du félin, estiment les rédacteurs de l’étude. Bien que le lynx soit un chasseur opportuniste, le dérangement généré par une présence humaine accrue -inhérent à l’édification du barrage puis à son fonctionnement- risque d’amener les félins à quitter les limites du parc. Dès lors, ces derniers deviendraient des proies faciles pour les braconniers.

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Un piège photographique a surpris ce lynx des Balkans dans le nord de l’Albanie, au début de l’année 2014 (photo © Balkan Lynx Recovery Programme).

Des représentants de la Commission européenne et de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) ont participé à cette mission diligentée après une enquête duGuardian sur les conséquences pour l’environnement des quelque 2.000 projets de barrages dans la région. « Cet article éveille l’intérêt chez les membres de la Convention de Berne et ses partenaires comme l’UICN ou la Commission européenne », relève Ulrich Eichelmann, fondateur de l’organisation non gouvernementale autrichienne RiverWatch. « Nous sommes sur le point de remporter un succès historique dans notre lutte contre la construction de barrages hydroélectriques dans le parc national de Mavrovo », se réjouit-il. « Cette victoire serait aussi très importante pour notre combat en faveur des autres parcs menacés par des initiatives similaires. »

Très bientôt sur la Liste rouge

Deux grands projets de barrages près de Banja Luka, au nord de la Bosnie-Herzégovine, ont été récemment abandonnés après des protestations publiques. Toutefois, malgré ses promesses électorales, le premier ministre albanais Edi Rama a accordé dernièrement une concession à une compagnie turque pour la construction d’une usine hydroélectrique sur la Vjosa. Prenant sa source dans le massif montagneux grec de l'Épire et se jetant dans l’Adriatique, ce fleuve est pourtant considéré comme l’un des derniers cours d’eau sauvages d’Europe…

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Le lynx des Balkans - ici un spécimen photographié en 2012 - est généralement plus petit que le lynx d’Eurasie (Lynx lynx lynx) présent au nord de l’Europe (Photo © Balkan Lynx Recovery Programme).

Selon l’évaluation la plus récente, la population de lynx des Balkans matures -le nombre d’animaux susceptibles de se reproduire étant la donnée de référence en biologie de la conservation- se situerait entre 19 et 36 individus, avec une moyenne établie à 28 spécimens. La plupart des lynx appartenant à cette sous-espèce survivent aujourd’hui dans le parc national de Mavrovo. « L’Albanie pourrait abriter jusqu’à dix animaux, avance pour BIOFAUNE Dime Melovski, biologiste spécialiste de la faune sauvage à la Société écologique macédonienne. « Au Kosovo, un lynx a été dernièrement surpris par un piège photographique près de la frontière monténégrine. Hormis ce cliché, aucune preuve de sa présence dans ces deux pays n’a été relevée ces dernières années », précise ce chercheur impliqué dans le programme de conservation du félin (Balkan Lynx Recovery Programme).

Jeudi 19 novembre 2015, la publication très attendue du statut officiel du lynx des Balkans sur la Liste rouge de l’UICN -dans la catégorie « en danger critique d’extinction »- devrait constituer une étape cruciale pour la sauvegarde du précieux félin.

Source : The Guardian.