« Si c'était à refaire, nous recommencerions ! » Dans la bouche de Pierre Thivillon, l’affirmation n’a rien d’une formule toute faite. Près de 45 ans après le premier coup de pioche donné au lieu dit Combe Plotton, il reste le jeune homme enthousiaste rêvant d’élever des animaux sauvages, ou dits sauvages comme il aime à le préciser. À plus de 70 ans et au côté de son épouse Éliane, il se dévoue toujours corps, cœur et âme à son zoo, devenu en 1989 l’Espace zoologique de Saint-Martin-la-Plaine, dans la Loire.

LIVRE THIVILLON

Écrit avec le concours de Philippe Beau, Maman, pourquoi le monsieur y parle aux singes ? tient à la fois de l’autobiographie, du guide zoologique et de l’album de famille. Si le parc animalier a ouvert ses portes le 23 juillet 1972, avec notamment une femelle puma et quelques primates achetés à un marchand peu recommandable, la vie de l’établissement et de ses fondateurs allait connaître un tournant en août 1974 avec la venue d’Alexis. Le gorille devenait l’animal totem de l’établissement dont l’évolution évoque en partie celle des parcs zoologiques français depuis quatre décennies.

Franz de Waal ou la révélation

Premier de son espèce accueilli au zoo, le jeune mâle confié par des expatriés français vivant au Gabon marque en effet le début d’une extraordinaire histoire - d’amour - entre les Thivillon et ces fascinants anthropoïdes. Il sera rejoint durant l’été 1976 par l’emblématique Platon, sauvé de la casserole par la famille d’un médecin drômois, puis en février 1980 par un mâle et quatre femelles - dont l’une, baptisée Fatou, présentait la particularité d’arborer deux plaques blanches sur les avant-bras - transférés après bien des aléas depuis le Cameroun.

PLATON

Durant plus de 30 ans, Platon fut l’emblème du zoo de Saint-Martin-la-Plaine (coll. personnelle).

Atteints par la tuberculose, ces derniers auraient été condamnés par les autorités sanitaires de l’époque sans la farouche détermination de Pierre Thivillon, soutenu par le médecin de son village. Après 18 mois de traitements quotidiens, les gorilles furent enfin déclarés guéris.

Le rapport de Pierre Thivillon à ses protégés sera également bouleversé par la lecture de La politique du chimpanzé du primatologue et éthologue néerlandais Frans B. M. de Waal. La nuit passée à dévorer cet ouvrage changera à jamais l’approche du directeur envers les grands singes, en lui permettant de communiquer enfin avec eux.

Transféré dans la Loire le 29 novembre 1993 en provenance du Howletts Wild Animal Park (Royaume-Uni), Tam-Tam apportera un nouveau bonheur aux créateurs de l’Espace zoologique en devenant en 1995 le père du premier mâle reproducteur du parc et, un peu plus tard, celui de la célèbre Digit.

DIGIT

Digit en mai 2015 dans la « maison » bâtie pour elle par Pierre Thivillon et son équipe (photo Ph. Aquilon).

Ayant fait le choix de ne pas avoir d’enfant, Éliane et Pierre vivront alors une histoire hors du commun avec cette petite femelle. Née le 27 octobre 1998 des amours de Tam-Tam et Pamela, Digit fut rejetée par sa mère et élevée comme leur propre fille par ses parents adoptifs. Si Pierre Thivillon se pose avec franchise la question du bien-fondé d’une telle « éducation », il a su non seulement sauver Digit de l’abandon maternel mais aussi lui permettre de vivre aujourd’hui parmi ses congénères. Depuis 2014, Digit partage ainsi son enclos avec Likalé, un mâle natif du Burger’s Zoo (Pays-Bas).

Havre pour animaux maltraités

Cette relation exceptionnelle témoigne du dévouement inconditionnel de Pierre Thivillon pour ses pensionnaires et son parc zoologique. Une scène du documentaire de Quincy Russell « Un gorille dans la famille » (2007) le révèle ainsi submergé par l’émotion lorsque Damian Aspinall, le responsable de l’établissement du Kent, accepte en 2005 de lui confier trois nouveaux gorilles – Kishum, Tamelia et Bandi – originaires d’Howletts. Et Pierre Thivillon ne peut retenir ses larmes devant la caméra de l’émission « Hélène et les animaux » sur France 5 à l’évocation des traitements subis par certains hôtes de l’association Tonga Terre d'Accueil.

GRANDE SERRE DES GORILLES DE SAINT-MARTIN-LA-PLAINE

La grande serre des gorilles de l’Espace zoologique, inaugurée en 2005 (photo Ph. Aquilon).

Créée en 2007 et unique en son genre au sein de la communauté des parcs zoologiques de l’Hexagone, T.T.A. a pour vocation de recueillir les primates et les félins abandonnés ou saisis, même si l’aventure a commencé avec un hippopotame amphibie confisqué à un cirque et a permis en 2012 à deux hyènes rayés d’échapper à d’épouvantables conditions de captivité au Liban.

Pour qui a eu la chance de croiser, dans la boutique du zoo et après une visite printanière sous le déluge, Pierre Thivillon préparant le repas du soir de Digit et son épouse Éliane pouponnant Tahise, petite femelle chimpanzé dont la mère refuse de s’occuper, ne peut que témoigner de la sincérité de l’engagement du couple.

THIVILLON Éliane et Pierre, BEAU Philippe, CHRISTOPH Lucien (photographe), Maman, pourquoi le monsieur y parle aux singes ?, Éditions du Poutan,  août 2015, 160 p., 29 €.

Site de l’association Tonga Terre d'Accueil : www.association-tonga.com