Selon un article paru mercredi 14 octobre 2015 dans la revue PLoS ONE, l’actuelle taxonomie du lion ne reflèterait pas l’histoire évolutive de l’espèce et doit être révisée en conséquence.

Pour l’heure, seules deux sous-espèces sont reconnues par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) : celle d’Afrique (Panthera leo leo) et l’asiatique (P. l. persica), la première étant classée vulnérable et la seconde en danger d’extinction. Toutefois, des analyses morphologiques ont préconisé la répartition des lions africains au sein de trois clades et suggèrent que les individus vivant au nord de l’Afrique sont relativement proches des spécimens de la sous-espèce asiatique.

LIONCEAU ASIATIQUE AU ZOO DE MULHOUSE

Lionceau d’Asie âgé de 11 mois au parc zoologique et botanique de Mulhouse (Haut-Rhin), en août 2015 (photo Ph. Aquilon).

Par ailleurs, des travaux portant sur l’ADN mitochondrial (mtDNA) valideraient l’hypothèse de l’appartenance des lions d’Afrique centrale et occidentale à une lignée évolutive distincte. Jusqu’à présent, la connaissance de la position phylogénétique de ces derniers reposait essentiellement sur les marqueurs mitochondriaux. D’où la nécessité d’une étude autosomale pour valider cette théorie, des recherches sur les marqueurs autosomaux ayant contredit les phylogénies fondées sur l’ADN mitochondrial pour plusieurs autres espèces, comme les lézards du genre Podarcis ou la tarente de Mauritanie, également appelée gecko des murs (Tarentola mauritanica).

Révision taxonomique : tous les éléments réunis

Pour Laura D. Bertola, chercheuse en biologie de la conservation à l'université de Leyde (Pays-Bas), toute proposition de révision taxonomique doit présenter des arguments biogéographiques et morphologiques corroborés par des données sur les ADN mitochondrial et autosomal.

Or la récente étude menée par une équipe internationale sous sa direction confirmerait les précédentes découvertes phylogéographiques.

LIONS DU KALAHARI ET DU TRANSVAAL

.Lions dit du Kalahari (Panthera leo vernayi) au zoo de Bâle (à g.) et du Transvaal (Panthera leo krugeri) au René Strickler's Raubtierpark à Subingen (à d.) en août 2015. Ces deux établissements sont situés en Suisse alémanique (photos Ph. Aquilon).

L’analyse de 20 microsatellites et de 87 séquences de 1.454 paires de bases (bp) concernant 16 populations de lions couvrant l’ensemble de l’aire de répartition de l’espèce soulignerait la congruence entre les deux types de marqueurs et mettrait en évidence quatre groupes, présents respectivement en Afrique de l’Ouest et centrale, en Afrique de l’Est, en Afrique australe et en Inde. Sur la base de 43 sites polymorphiques, 15 haplotypes différents ont été identifiés.

« Le clivage génétique qui distingue les lions d’Afrique de l'Ouest et du Centre des autres populations du continent se retrouve chez d’autres grands mammifères comme le buffle africain (Syncerus caffer), l’antilope rouanne (Hippotragus equinus), la girafe (Giraffa camelopardalis) ou le guépard (Acinonyx jubatus) », souligne Laura D. Bertola.

Des échantillons collectés à travers le continent

Les échantillons collectés par les scientifiques proviennent de félins vivant à l’état sauvage au Bénin (parc national de la Pendjari), au Sénégal (parc national du Niokolo-Koba), au Tchad (Parc national de Zakouma), au Cameroun (parc national de Waza et écosystème de Bénoué), en République démocratique du Congo (parc national de la Garamba), au Kenya (parc national d’Amboseli), en Tanzanie (parc national du Serengeti et aire de conservation du Ngorongoro), en Zambie (vallée de la Luangwa), en Namibie (parc national d'Etosha), en Afrique du Sud (parcs nationaux Kruger et Kalahari Gemsbok) et en Inde (parc national et sanctuaire faunique de Gir).

LIONS MALES DANS LE PARC ETOSHA, EN NAMIBIE

Mâles se disputant une proie en novembre 2005 dans le parc national namibien d'Etosha (photo Leyo).

Des lions captifs des zoos d’Addis-Abeba (Éthiopie) et de Sanaa (Yémen) ont également été étudiés car originaires d’une zone de contact éventuel entre les deux principales lignées génétiques, celle d’Afrique de l’Ouest et du Centre et celle d’Afrique de l’Est et australe.

L’influence du grand rift africain

Pour les lions éthiopiens, les travaux infirment en partie les conclusions de recherches menées en 2012 par l’Imperial College London (Royaume-Uni) et l’institut Max-Planck d’anthropologie évolutive de Leipzig (Allemagne). Ces dernières estimaient que les lions d’Éthiopie maintenus au zoo d’Addis-Abeba formaient un clade unique (lire http://biofaune.canalblog.com/archives/2012/10/15/25333888.html).

Selon l’étude néerlandaise, l’analyse des microsatellites, confirmée par  celle de l'haplotype mitochondrial, démontre en revanche la proximité de ces animaux avec les individus d’Afrique centrale et occidentale. Même si l’origine précise des félins du zoo de la capitale éthiopienne reste sujette à controverse, ces lions proviendraient de l’ouest de la vallée du Rift, considérée comme une barrière pour la dispersion de l’espèce. De leur côté, les lions hébergés au Yémen présentent un haplotype les rapprochant du groupe est-africain. La situation géographique de l’Éthiopie et les transferts d’individus pratiqués par les zoos seraient à l’origine de cette dissimilitude et de ces brassages génétiques.

LION EN CAPTIVITE AU ZOO D'ADDIS-ABEBA, EN ETHIOPIE

Selon leur origine géographique, les lions éthiopiens dépendraient soit de la lignée est-africaine, soit de celle d’Afrique de l’Ouest et du Centre, comme ce mâle photographié en décembre 2006 au zoo d’Addis-Abeba (photo Jean-François Paumier).

Par ailleurs, en Zambie, la lignée australe se mélangerait soit à celle d’Afrique de l’Est soit à celle d’Afrique centrale et de l’Ouest. Là encore, l’explication la plus plausible tient la nature de la vallée de la Luangwa, fossé d’effondrement prolongeant le grand rift. En outre, l’absence d'haplotype mitochondrial extérieur au groupe est-africain suggère que les mâles sont responsables de ces mélanges génétiques.

Priorité aux lions d’Afrique occidentale et centrale

Divers facteurs anthropiques ont provoqué un fort déclin des populations léonines au centre et à l’ouest du continent où elles semblent aujourd’hui les plus menacées. La fragmentation de leur habitat les expose notamment à une perte de diversité génétique. Forts de ce constat et de leurs recherches, les auteurs de l’article préconisent donc que les programmes de conservation concernent prioritairement l’Afrique de l'Ouest et du Centre.

LION D'AFRIQUE DE L'OUEST DANS LE PARC DE LA PENDJARI, AU BENIN

Lion d’Afrique de l’Ouest dans le parc national de la Pendjari, au Bénin, en avril 2013 (photo Jonas Van de Voorde).

Les conclusions de leur étude pourraient également avoir des conséquences pour la sauvegarde de l’espèce ex situ, certains parcs zoologiques européens souhaitant la mise en place d’un studbook pour les lions africains de « pure souche », les lions d’Asie bénéficiant depuis 1994 d’un programme d'élevage européen en captivité (EEP). Toutefois, ce projet se heurte à de nombreuses difficultés, dont la présence d’un très grand nombre d’hybrides dans les établissements zoologiques. En 2012, selon le système de gestion ZIMS mis en place par l’International Species Information System (ISIS), sur les 820 lions présents dans les zoos européens, seuls 105 étaient référencés comme appartenant à l’une ou l’autre des sept sous-espèces parfois admises. Et encore, la « pureté » d’un grand nombre d’entre eux s’avère douteuse…

LION AU PARC DE L'AUXOIS

Lion d’Afrique au parc de l’Auxois (Côte d’Or) en août 2015. Ce jeune mâle n'est pas considéré comme appartenant à une sous-espèce particulière (photo Ph. Aquilon).

Certains spécialistes défendent ainsi l’idée d’importer des lions génétiquement purs et surnuméraires depuis les réserves ou les fermes d’élevage africaines. Au vu des nouvelles avancées de la science, l’obtention d’un consensus taxonomique semble aujourd’hui nécessaire avant l’hypothétique mise en place d’EEP dévolus aux lions africains.

Sources : PLoS ONE, Zooquaria, UICN.