Âgé de 8 ans, Harapan quittera prochainement les États-Unis à destination de l’Indonésie. Seul établissement américain à héberger encore un rhinocéros de Sumatra, le zoo de Cincinnati (Ohio) a annoncé mardi 25 août 2015 sa décision de transférer ce jeune mâle en Asie du Sud-Est. En effet, « l’Indonésie ne nous enverra pas de femelle », déplore sur son site Internet l’établissement zoologique américain, pionnier dans la reproduction de cette espèce en captivité, afin d’expliquer son choix. Le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis) est classé « en danger critique d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

HARAPAN ET EMI

Harapan, ici à l’âge de 19 jours, et sa mère Emi au zoo de Cincinnati en mai 2007 (photo wAlanb).

Selon Bambang Dahono Adji, directeur de la conservation de la biodiversité au ministère indonésien de l’environnement et des forêts, Harapan devrait arriver au plus tard début octobre au sanctuaire des rhinocéros du parc national de Way Kambas dans la province de Lampung, au sud de Sumatra. Il voyagera par avion jusqu’à Jakarta, sur l’île de Java, avant d’être convoyé par bateau vers le Sumatran Rhino Sanctuary. Le soigneur Paul Reinhart accompagnera le rhinocéros, lequel a déjà connu plusieurs transferts. Le 11 avril 2008, il avait quitté Cincinnati pour le White Oak Conservation Center (Floride) avant d’être confié au zoo de Los Angeles (Californie) puis de revenir dans l’Ohio en juillet 2013.

Retrouvailles familiales

Né le 29 avril 2007 à Cincinnati, Harapan retrouvera dans le sanctuaire indonésien son frère Andalas. Celui-ci est également venu au monde dans le zoo du Midwest, le 13 septembre 2001. Il était alors le premier rhinocéros de Sumatra à voir le jour en captivité depuis 112 ans. Tous deux nés à l’état sauvage, leurs géniteurs - le mâle Ipuh et la femelle Emi, donnèrent également naissance, le 30 juillet 2004, à une femelle prénommée Suci, morte le 30 mars 2014. Emi a disparu le 5 septembre 2009. Ipuh a été euthanasié le 18 février 2013, à l’âgé estimé d’au moins 33 ans.

RHINOCEROS DE SUMATRA AU ZOO DE CINCINNATI

Sa pilosité distingue le rhinocéros de Sumatra, avec la présence chez l’adulte d’un pelage clairsemé brun rougeâtre à noir sur la majeure partie du corps de l’animal comme chez ce spécimen du zoo de Cincinnati photographié en 2010 (photo Ltshears).

La mort de Suci fait d’ailleurs l’objet d’une accusation larvée de la part des responsables indonésiens. La femelle et sa mère Emi auraient succombé à une hémochromatose, maladie héréditaire autosomique provoquant une absorption excessive de fer par l'intestin et une accumulation toxique de ce métal dans divers organes. Pour Bambang Dahono Adji, la mort de Suci pourrait être liée à son régime alimentaire, trop riche en fer, au zoo de Cincinnati. Le directeur de la conservation de la biodiversité indonésien a même exprimé son inquiétude concernant la santé d’Harapan. « Nous ne voulons plus de mort prématurée de rhinocéros. Harapan ne doit pas devenir une nouvelle Suci. Nous avons donc insisté pour qu’il rejoigne son habitat originel. »

Éteint à l’état sauvage sur Bornéo

La population captive de rhinocéros de Sumatra s’élève aujourd’hui à neuf spécimens à travers le monde. Outre Andalas, le Sumatran Rhino Sanctuary héberge trois femelles dénommées Bina, Rosa et Ratu. Le 23 juin 2012, un mâle baptisé Andatu est né au sanctuaire de l’union entre Andalas et Ratu. Ces cinq spécimens appartiennent à la sous-espèce D. s. sumatrensis.

RATU ET ANDATU

La femelle Ratu et Andatu, âgé de quatre jours (photo International Rhino Foundation).

Trois autres individus - le mâle Tam et les femelles Iman et Puntung - vivent au sein du Borneo Rhinoceros Sanctuary à Sabah, État de Malaisie orientale sur l'île de Bornéo. Ils sont peut-être les derniers représentants de la sous-espèce dite de l’Est ou de Bornéo (D. s. harrissoni). En avril 2015, le rhinocéros de Sumatra a été officiellement déclaré éteint dans la nature à Sabah par les autorités malaisiennes. Toutefois, quelques animaux pourraient survivre à Kalimatan, la partie indonésienne de l'île de Bornéo. Il y a deux ans, l’antenne locale du Fonds mondial pour la nature (WWF-Indonesia) avait annoncé que des pièges photographiques avaient capturé, les 23 et 30 juin puis le 3 août 2013, des images d’au moins un rhinocéros dans une forêt de Kalimatan où des traces avaient été repérées en avril de la même année (pour découvrir ces brèves vidéos, suivre ce lien : https://www.youtube.com/watch?v=0yZ0CciPYEU).

Jadis présente en Inde, au Bangladesh et au Bhoutan, la troisième sous-espèce (D. s. lasiotis) est présumée éteinte, même si une population relique pourrait subsister dans le nord de la Birmanie.

Accouplement consanguin

« Nous sommes très tristes de voir le programme d’élevage mené ici se terminer », a déclaré à l’agence Associated Press Terri Roth, directrice du centre de recherches sur la faune sauvage du zoo de Cincinnati. « C’est une perte énorme pour nous mais c’est aussi une bonne chose car Harapan pourra au moins contribuer à la survie de son espèce. »

En 2013, le parc animalier de l’Ohio avait, en vain, envisagé d’accoupler Harapan et sa sœur Suci. « Bien que notre centre de recherches ait pour principe de favoriser la diversité génétique et d’éviter les reproductions consanguines, les scientifiques sont parfois contraints à des exceptions sous peine de voir une espèce disparaître », assurait à l’époque Terri Roth. « Personne ne souhaite agir ainsi mais lorsqu’une espèce descend sous le seuil des 100 individus, faire naître le plus grand nombre de  jeunes possibles dans un minimum de temps l’emporte sur les considérations génétiques. »

En avril de la même année, un sommet de crise sur le rhinocéros de Sumatra, organisé au zoo de Singapour sous l’égide de l’UICN et réunissant plus de 130 scientifiques, avait révélé que la population totale de l’espèce, estimée alors entre 130 et 190 individus, était en réalité inférieure à 100 spécimens !

RHINOCEROS DE SUMATRA FEMELLE AU ZOO DE LONDRES (XIXEME SIECLE)

Le rhinocéros de Sumatra est considéré comme le plus primitif de tous. Les plus vieux spécimens retrouvés datent du Pléistocène moyen ou « Ionien » (entre - 781.000 et - 126.000 ans) mais l’apparition de cette espèce pourrait être encore plus ancienne. Ce cliché représente Begum, femelle appartenant à la sous-espèce septentrionale (D. s. lasiotis) et ayant vécu au zoo de Londres (Royaume-Uni) du 15 février 1872 au 31 août 1900. Capturée en janvier 1868, elle fut acquise par la Société zoologique de Londres le 14 février 1872 au marchand d’animaux Carl Jamrach pour la somme de 1.250 £ (photo DR).

Une proie facile

Les causes de la raréfaction du rhinocéros de Sumatra comme les stratégies de conservation à entreprendre font actuellement l’objet de controverses parmi les spécialistes.

D’après John Payne, directeur exécutif de l’organisation non gouvernementale Borneo Rhino Alliance (BORA), le déboisement n’aurait joué « aucun rôle » dans la disparition du rhinocéros de Sumatra sur l’île de Bornéo. « L’espèce était déjà condamnée avant 1930, après la grande vague de chasse destinée à alimenter le commerce de la corne avec la Chine, estime M. Payne. Se vautrant dans la boue ou somnolant en pleine journée, les rhinocéros ont été les grands animaux les plus faciles à tuer avec des lances, avant même l’arrivée des chiens de chasse et des armes à feu. » D’ailleurs, à en croire cet expert, la forêt pluviale tropicale couverte ne constituait sans doute pas l’habitat originel de ce rhinocéros.

RHINOCEROS DE SUMATRA SE BAIGNANT AU ZOO DE CINCINNATI

Doté de deux petites cornes, le rhinocéros de Sumatra est le moins imposant des cinq espèces actuelles de rhinocéros. Il atteint entre 1,10 m et 1,45 m au garrot. Tête et corps compris, il mesure de 2,30 m à 3,10 m de long. Sa masse oscille entre 500 kg et une tonne, avec une moyenne aux alentours de 700 à 800 kg. Ici, l’un des individus hébergés en 2007 au zoo de Cincinnati (photo Ltshears).

Néanmoins selon deux autres spécialistes -Benoît Goossens, directeur du Danau Girang Field Center, et Marc Ancrenaz, directeur scientifique de l’ONG Hutan, la déforestation et la fragmentation de son habitat ont bien joué un rôle, même secondaire, dans l’extinction du rhinocéros à Bornéo. « Elles ont permis aux braconniers d’accéder plus facilement à des forêts éloignées », souligne notamment M. Ancrenaz. Tous s’accordent cependant pour reconnaître que le braconnage reste la cause principale de la disparition du rhinocéros sur l’île.

Captivité et controverses

Par ailleurs, John Payne dénonce avec virulence certaines stratégies de conservation. « Au lieu de dépenser tant d’énergie à mettre en œuvre des zones protégées et des unités de protection n’ayant presque aucun animal à surveiller, il aurait été préférable de regrouper les animaux pour favoriser leur reproduction, affirmait-il en avril 2015 dans un article mis en ligne sur le site Mongabay. La commission pour la survie des espèces de l'UICN et la majorité des ONG refusent d’admettre cet état de fait et défendent toujours le principe des aires protégées et des unités de protection. Pourtant les rhinocéros africains et le bison ont été sauvés de l’extinction non pas grâce aux réserves et aux équipes de protection mais parce que des spécimens ont été capturés puis se sont multipliés dans des fermes d’élevage. »

Au début des années 1980, un programme de sauvegarde en captivité du rhinocéros de Sumatra avait cependant été initié, avec la capture de 40 individus entre 1984 et 1996. Malheureusement, avant la venue au monde d’Andalas à Cincinnati en 2001, aucune naissance n’avait été enregistrée et le projet était majoritairement considéré comme un échec. En 1997, le groupe des spécialistes des rhinocéros asiatiques à l'UICN estima que ce programme n’avait « même pas permis le maintien de l'espèce en captivité dans les limites acceptables de la mortalité » après la mort de 50 % des animaux concernés. À l’automne 2003, cinq spécimens, appartenant à la sous-espèce nominale (Dicerorhinus sumatrensis sumatrensis) et maintenus dans un centre de conservation situé dans l’État fédéré malais de Selangor, succombèrent à une épidémie de surra, une maladie infectieuse provoquée par une espèce de trypanosome (Trypanosoma evansi). Le premier individu mourut le 30 octobre et les deux derniers 18 jours plus tard.

RHINOCEROS DE SUMATRA DANS LE PARC NATIONAL DE WAY KAMBAS

Rhinocéros de Sumatra photographié en 2008 dans le parc national de Way Kambas, à Sumatra (photo Willem v Strien).

Fécondation in vitro

En accord avec le gouvernement malais et en collaboration avec le Leibniz Institute for Zoo and Wildlife Research (IZW) à Berlin, BORA envisage de recourir à la fécondation in vitro et espère obtenir un premier embryon « avant la fin de 2015, même si cela sera difficile ». En effet, Puntung et Iman, les deux femelles hébergées au Borneo Rhinoceros Sanctuary, souffrent respectivement de kystes et de tumeurs à l’utérus. « Grâce à cette technologie, elles pourraient donner naissance à un petit tous les trois ans », assure John Payne. Très coûteuse, cette tentative serait en grande partie financée par le conglomérat Sime Darby, l’un des plus importants producteurs d’huile de palme au monde…

En revanche, d’autres défenseurs de l’environnement comme Marc Ancrenaz préconisent le regroupement de tous les spécimens captifs en Indonésie pour tenter de sauver l’espèce dans son ensemble. Lors du sommet de 2013 à Singapour, les parties prenantes avaient décidé de considérer tous les rhinocéros de Sumatra captifs comme une seule population et de ne plus tenir compte des sous-espèces ou des propriétés nationales. Cet engagement n’a, pour l’heure, débouché sur aucune action commune entre l’Indonésie et la Malaisie.

Sources : Associated Press, Mongabay, zoo de Cincinnati, Asian Rhino Project,  Save the Rhino, The Sumatra rhinoceros international studbook, ZECCHINI Alain, Le rhinocéros. Au nom de la corne d’Alain Zecchini, 1998, L’Harmattan, 170 p., Wikipédia.