Enflammant les imaginations depuis deux siècles et demi, l’énigme appartient à l’histoire de France tandis que le Gévaudan est devenu indissociable de la « Bête ». Plus ou moins sérieux, de nombreux auteurs ont tenté de lever le voile du mystère, beaucoup soutenant d’ailleurs l’avoir résolu. Les thèses crédibles le disputent aux hypothèses farfelues.

Ancien élève de lÉcole normale supérieure de la rue d’Ulm, agrégé d’histoire et professeur à l’université de Caen Normandie, Jean-Marc Moriceau aborde ce sujet avec la démarche du chercheur rompu aux exigences de la méthodologie historique. L’auteur a d’ailleurs la dent dure avec les autodidactes et les amateurs de mystères abordant « sans critique ni distanciation » les événements survenus entre juillet 1764 et juin 1767 dans le haut Gévaudan et la haute Auvergne. L’occasion, si besoin était, de rappeler l’inanité des accusations désignant la famille Chastel et/ou le comte de Morangiès. Tant pis pour les tenants de la théorie du complot…

LA BÊTE DU GÉVAUDAN

Pour autant, La Bête du Gévaudan La fin de l’énigme se destine au grand public souhaitant connaître la réalité de faits souvent déformés par la fiction. Paru en juin 2015,  ce petit ouvrage - entre guide chronologique et album abondamment illustré - bénéficie d’une cartographie permettant d’appréhender justement la géographie de l’affaire. Il se décline en une trentaine de chapitres avec, en point d’orgue, celui consacré à « l’identité de la Bête ». La révélation n’étonnera guère les lecteurs de quelques-uns des précédents livres de Jean-Marc Moriceau (Histoire du méchant loup. 3000 attaques sur l'homme en France XVe - XXe siècle, L'Homme contre le loup. Une guerre de deux mille ans,Vivre avec le loup ? Trois mille ans de conflit ou encore Le loup en questions, fantasme et réalité) ou des interviews données par l’historien dans la presse (*).

Pour l’auteur, le coupable tout désigné est évidemment le loup. Ou plutôt quelques loups, « moins d’une dizaine sans doute ». Le dévoiler n’enlève rien à la portée de ce livre dont l’intérêt tient moins à l’hypothèse finale qu’à sa chronologie rigoureuse et à son iconographie. La carte des principales « bêtes » anthropophages du XIIIe au XIXe siècle en France - comme la méconnue « Bête de Benais » ayant sévi dans l’ouest de la Touraine de 1693 à 1694 - replace ainsi la « Bête du Gévaudan » dans l’histoire environnementale.

Un doute raisonnable

Si pour M. Moriceau « le mystère n’est finalement pas si épais », le chercheur fait cependant montre de prudence et laisse la porte ouverte à l’implication éventuelle d’hybrides entre chiens et loups « métissés à une ou plusieurs générations ». En effet, l’animal abattu le vendredi 19 juin 1767 par Jean Chastel dans le bois de la Ténazeyre, sur le versant nord du mont Mouchet, se distingue d’un loup ordinaire, entre autres, par sa tête « monstrueuse » aux très longues oreilles, « une grande marque blanche en forme de cœur » sur le poitrail et des côtes décrites comme différentes de celles d’un loup. En outre, le rapport du notaire Marin note que « plusieurs chasseurs et beaucoup de personnes connaisseuses nous ont effectivement fait remarquer que cet animal n’a de ressemblance avec le loup que par la queue et le derrière ».

Par ailleurs, l’examen des mâchoires supérieure et inférieure ne permet pas de trancher, le  loup et le chien possédant des formules dentaires identiques. Malgré la densité de la population de loups dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la théorie d’individus hybrides apparaît donc recevable. Certes les époques diffèrent mais l’un des arguments actuels des partisans de la déclassification du loup comme espèce strictement protégée auprès de la Convention de Berne tient précisément à son hybridation avec le chien dans la péninsule italienne… La dépouille et le squelette du canidé tué par Chastel - dans l’estomac duquel fut retrouvé la tête du fémur d’un enfant - ayant disparus, il est impossible aujourd’hui d’émettre un jugement définitif.

BETE DU GEVAUDAN ESTAMPE

Estampe coloriée, 1765, BnF, Réserve des livres rares, coll. Gervais-François Magné de Marolles (1727-1792) (DR).

À raison, Jean-Marc Moriceau use donc du point d’interrogation pour le sous-titre de ce nouveau livre. La rigueur historique et la richesse des sources de cet ouvrage permettront à celles et ceux que la « Bête » intrigue de se plonger dans son histoire sur des bases solides et sérieuses. Même si la question de l’identité de la Bête demeure toujours une énigme…

MORICEAU Jean-Marc, La Bête du Gévaudan. La fin de l’énigme ?, juin 2015, Ouest-France, 142 p., 14,90 €.

(*) Dans une interview parue le dimanche 14 juin 2015 dans le quotidien régional Sud-Ouest, M. Moriceau évoquait notamment la présence de 350 loups sur le territoire français. Or, d’après une évaluation réalisée par l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS), la population française de Canis lupus compterait seulement 282 individus en 2015 contre 301 en 2014, soit une baisse de 6,3 %. Selon la lettre d’information InfoLoup publiée en mai-juin 2015 par la Direction régionales de l'environnement, de l'aménagement et du logement (Dréal) Rhône-Alpes, cette chute est à « relier à la mortalité en hausse (tirs) et/ou à un bilan de reproduction moins excédentaire qu’auparavant ».

Par ailleurs, une modélisation réalisée par l’ONCFS avec l’université de Stockholm indique que l’abattage de 36 loups en 2015-2016 entraînerait un risque de 38 % de décroissance de la population lupine (Le Monde du 2 juillet 2015). À ce sujet, si l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) classe le loup en « préoccupation mineure » à l’échelle européenne, elle considère la population des Alpes centrales et occidentales comme « en danger », c’est-à-dire confrontée à un risque très élevé d’extinction à l’état sauvage (site de l’UICN consulté le 20 août 2015).