Frappée par une mystérieuse épizootie, une tortue d’eau douce australienne (Myuchelys georgesi) a rejoint, en l’espace d’un mois, la trop longue liste des espèces menacées d’extinction. Jusqu’alors, ce chélonien endémique du fleuve Bellinger, en Nouvelle-Gallesdu Sud, n’était pourtant pas considéré comme étant en danger. Aujourd’hui, l’espoir de sauver l’espèce repose sur un petit nombre de survivants.

Les scientifiques australiens et étrangers s’interrogent sur les causes de cette maladie qui n’affecte pas l’homme et est dénommée par certains chercheurs septicémie cutanée ulcéreuse (Septicemic cutaneous ulcerative disease). D’abord léthargiques, les tortues infectées présentent ensuite de sévères lésions organiques, notamment sur les yeux.

UN SPECIMEN DE TORTUE DU FLEUVE BELLINGER - MYUCHELYS GEORGESI

Baptisée scientifiquement en l’honneur de l’écologue et herpétologiste australien Arthur Georges, Myuchelys georgesi est omnivore. Consommant plantes et insectes aquatiques, cette tortue présente une large rayure jaune le long de la tête et du cou et un plastron jaunâtre bordé d’un trait sombre (photo Sally Tsoutas/University of Western Sydney avec leur aimable autorisation).

Les premières tortues mortes ont été découvertes mercredi 18 février 2015 à proximité du fleuve par des canoéistes. Quelques jours plus tard, leur nombre s’élevait déjà à une cinquantaine. Début mars, une partie du parc national de la Nouvelle-Angleterre (New England National Park) était fermée par mesure de précaution. Selon les conclusions d’une étude publiée mi-mars, la maladie touchait alors plus de 60 % de l’habitat des tortues, soit une portion de 42 kilomètres du fleuve située entre Bishops Creeks à Darkwook et Lavenders Bridge à Bellingen. À cette date, environ 300 tortues mortes ou malades avaient été collectées. Fin avril, un nouveau communiqué du bureau de l’environnement et du patrimoine de Nouvelle-Gallesdu Sud précisait que l’épizootie affectait désormais 90 % de l’aire de répartition des tortues. Et si elle semblait absente du cours supérieur du fleuve, la maladie progressait vers l’amont.

Le spectre de l’extinction

À l’heure actuelle, plus de 400 cadavres ont été récupérés, de nombreuses autres tortues mourant quelques jours après avoir été ramassées. Incurable, cette maladie s’avère mortelle dans 100 % des cas, d’où la crainte de voir les tortues du fleuve Bellinger s’éteindre.

« Ce risque est bien réel et c’est tragique, assure le Dr Ricky Spencer, zoologiste et professeur associé à l'université occidentale de Sydney (UWS). Ce qui vient de se produire est très inquiétant. Un tel événement n’était jamais survenu en Australie. Comprendre ce qui est arrivé ici exigera peut-être des années. »

Les analyses effectuées à quatre emplacements-clés n’ont révélé aucune contamination du cours d’eau par des pesticides organophosphorés, des organochlorés, des pyréthroïdes ou des hydrocarbures. La nature de l’agent pathogène n’a toujours pas été identifiée.

VALLEE DU FLEUVE BELLINGER

Vue sur la vallée du fleuve Bellinger depuis une hauteur du parc national de la Nouvelle-Angleterre (photo Shiftchange).

« La seule chose que nous sachions vraiment est que cette maladie tue et tue vite. En un mois, ces tortues sont passées du statut de non menacées à celui d’espèce en danger, voire en danger critique d’extinction. Ces tortues vivent uniquement dans ce cours d’eau et nulle part ailleurs dans le monde. L’effondrement de cette population signifierait l’extinction de l’espèce. »

Pour tenter de résoudre le mystère, le Dr. Spencer a collaboré avec le bureau de l’environnement et du patrimoine, les parcs nationaux et le service de la faune et de la flore de Nouvelle-Galles du Sud, le zoo de Taronga à Sydney et plusieurs chercheurs étrangers. Parmi les hypothèses envisagées par les spécialistes figure celle d’un manque de nourriture ayant rendu les tortues vulnérables à diverses maladies. Rien n’est cependant avéré.

Élevage en captivité

Fin avril, 17 spécimens sains - dix mâles et sept femelles - ont été prélevés dans la nature afin d’initier un programme d’élevage en captivité sur lequel les scientifiques fondent de grands espoirs. « Cette initiative est très importante, souligne Ricky Spencer. Nous espérons obtenir des naissances et pouvoir libérer les nouveaux- nés dans une partie saine du fleuve. »

Selon le zoologiste australien, le taux d’éclosion élevé mais variable des œufs et l’importance mortalité juvénile des tortues étaient jusqu’alors compensés par la longévité de cette espèce, également très féconde. Or les activités humaines ont affecté cette stratégie de reproduction. Le taux de prédation des nids s’est envolé tandis que les adultes, longtemps peu menacés, sont désormais victimes du travail routier ou des renards. Par ailleurs, les tortues se noient dans les retenues d’eau régulant les zones humides, dans les filets des pêcheurs ou encore dans les pompes d’irrigation.

Selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 62 % des espèces de tortues d’eau douce sont aujourd’hui en danger à travers le monde.

LE DR

Pour le Dr. Ricky Spencer, les tortues d’eau douce sont de précieux indicateurs de l’état de santé des écosystèmes (photo Sally Tsoutas/University of Western Sydney avec leur aimable autorisation).

Signal d’alarme

« Les tortues du fleuve Bellinger consomment notamment des larves d’insectes très sensibles à la pollution et à la qualité de l’eau, note le Dr. Spencer. Si les chéloniens sont adaptés aux cycles naturels et capables de résister à des pénuries de nourriture, des famines chroniques pourraient cependant les affecter. »

Lors de la sécheresse australienne dite du millénaire entre 1995 et 2012, une vague de mortalité avait frappé deux espèces de tortues d’eau douce -la tortue à long cou (Chelodina longicollis) et la tortue du Murray (Emydura macquarii)- vivant dans les Lower Lakes (Australie-Méridionale), en raison d’une hausse du taux de salinité et de l’invasion de vers marins. Ces derniers se fixaient sur les tortues et les affaiblissaient jusqu’à provoquer leur noyade.

Les tortues d’eau douce jouent un rôle essentiel dans la santé des écosystèmes fluviaux en consommant les organismes en décomposition et en favorisant le recyclage des éléments nutritifs. Pour le Dr. Spencer, « l’extinction d’une espèce ayant survécu plusieurs millions d’années constituerait un signal d’alarme sur l’état de santé de notre environnement ».

Sources : The Guardian, The Conversation, bureau de l’environnement et du patrimoine de Nouvelle-Galles du Sud.