Il est sans doute le rhinocéros le plus célèbre de l’Histoire. Voici 500 ans jour pour jour, le 20 mai 1515, le « rhinocéros de Dürer » débarquait à Lisbonne au Portugal, en provenance d’Inde. L’animal avait été offert au roi Manuel Ier d'Aviz (1469-1521) par Muzaffar Shah II (1511–1526), sultan de Cambay, l’actuel État du Gujarat. Il devint le premier rhinocéros à fouler le sol européen depuis l’Antiquité, 1.200 ans plus tôt. Pour certains historiens, il s’agit même du premier rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) importé sur le Vieux Continent si l’on admet que les rhinocéros utilisés dans les arènes romaines étaient tous originaires d’Afrique.

1515 RHINOCERVS DE DURER

1515 RHINOCERVS, gravure sur bois par Albrecht Dürer, 1515, British Museum, Londres (Royaume-Uni).

Le cadeau royal avait quitté le port de Goa en janvier 1515 à bord de la Nossa Senhora da Ajuda. Le navire avait fait escale au Mozambique (ou à Madagascar selon les sources), puis à Sainte-Hélène et enfin aux Açores afin d’aborder la capitale portugaise. Pendant ce voyage en mer de quelque 120 jours, le rhinocéros aurait été nourri de paille, de foin et de riz cuit.

Opposé à un éléphant

Durant son séjour à Lisbonne, le rhinocéros fut hébergé dans la ménagerie royale du palais de la Ribeira, alors que les éléphants et les autres animaux de grande taille se trouvaient au palais Estaus. Le 3 juin 1515, dimanche de la Trinité, le souverain organisa un combat entre le rhinocéros et le plus jeune de ses éléphants, vraisemblablement un spécimen africain. Manuel Ier entendait vérifier l’affirmation de Pline l’Ancien (23-79) selon laquelle l’éléphant et le rhinocéros étaient de farouches ennemis. Une arène fut donc aménagée dans la cour s'étendant entre les appartements royaux du palais de la Ribeira et la Casa da Mina. Cet emplacement correspond à la place du Commerce, dans le quartier de Baixa. En fait, la confrontation tourna court : l’éléphant prit la poudre d’escampette à travers les rues pour se réfugier dans les écuries du palais Estaus.

À la fin de l’année 1515 et afin d’obtenir les bonnes grâces du souverain pontife, le roi du Portugal décida d’offrir son rhinocéros au pape Léon X (1475-1521). Manuel Ier  avait besoin du soutien papal pour valider les droits lusitaniens en Orient. L’année précédente, le souverain avait d’ailleurs fait don au pape d’un éléphant d’Asie qualifié de blanc par ses contemporains. Baptisé Hanno, ce pachyderme était devenu l’animal favori du pape.

L’éléphant blanc du pape

Né en Inde vers 1510, Hanno mourut le 8 juin 1516 à Rome, après avoir « bénéficié » d’un traitement laxatif contre la constipation à base de grandes quantités d’or. Après sa disparition et à la demande de Léon X, Hanno fut immortalisé grandeur nature par Raphaël (1483-1520) sur l’un des murs du Vatican. Cette fresque a aujourd’hui malheureusement disparu. Toutefois, une copie d’un dessin préparatoire de Raphäel, dont la paternité est généralement attribuée à Giulio Romano (1499-1546), nous est parvenue. Hanno servit aussi de modèle au peintre et architecte italien Giovanni da Udine (1487-1564), créateur de la fontaine de l’éléphant de la Villa Madame à Rome. Par ailleurs, l’écrivain et dramaturge Pierre l’Arétin serait l’auteur d’une brochure satirique intitulée Dernière volonté et testament de Hanno, raillant les mœurs de la cour de Léon X.

HANNO ET SON CORNAC CROQUIS D'APRES RAPHAEL

Croquis de Hanno et de son cornac, d'après Raphaël, c. 1516, Kupferstichkabinett (Cabinet des estampes), Berlin (Allemagne).

Naufrage fatal

Revêtu d’un tissu de velours vert décoré de roses, le rhinocéros royal embarqua en décembre 1515 sur le João de Pinaà destination de Rome. Début 1516, le navire fit escale à Marseille. À la demande du roi de France François Ier, le capitaine débarqua le rhinocéros le 24 janvier 1516 sur l’îlot d’If, dans la rade de Marseille. Le João de Pina reprit la mer vers Rome mais essuya une tempête au large de Porto Venere, près de La Spezia, sur la côte ligure, et se fracassa sur un écueil. Enchaîné sur le pont, le rhinocéros périt noyé.

Ici, sources et avis divergent. Selon les uns, son corps aurait été récupéré près de Villefranche-sur-mer. L’animal serait retourné à Lisbonne pour y être naturalisé avant de repartir vers Rome, où il aurait été présenté à Léon X en février 1516. Si tel fut le cas, le sort de l’animal empaillé reste un mystère. Il pourrait avoir été emporté par les Médicis à Florence ou avoir été détruit lors du sac de Rome en 1527 par les troupes de Charles Quint (1500-1558). Pour d’autres, cette hypothèse est peu crédible au regard des connaissances en taxidermie de l’époque. Le pape aurait simplement reçu un portrait grandeur nature de l’animal.

SALYANE

Salyane, femelle rhinocéros d’Inde née le 7 novembre 2013 au ZooParc de Beauval (41), ici à l’âge de 11 mois (photo Ph. Aquilon).

Un rhinocéros imaginaire

Albrecht Dürer (1471-1528) ne vit jamais le rhinocéros du roi Manuel Ier. Il dessina l’animal d’après le croquis d’un auteur anonyme et la description du combat que lui avait adressés à Nuremberg un correspondant vivant à Lisbonne. Dürer en fit d’abord un dessin à la plume et à l’encre. Baptisée RHINOCERON 1515, cette œuvre est conservée au British Museum à Londres (Royaume-Uni). La représentation du rhinocéros s’avère fantaisiste, avec la présence d’une petite dent de narval sur le dos de l’animal, d’une peau évoquant la carapace d’un crustacé et d’une queue ressemblant à celle d’un éléphant.

Afin de permettre une large diffusion de son dessin, Dürer réalisa peu après une gravure sur bois de 248 × 317 mm - 1515 RHINOCERVS, en inversant la position du pachyderme. Cette fois, les plaques de la carapace évoquent une armure métallique. Une thèse de doctorat publiée en 1996 propose la traduction suivante pour la légende de cette gravure, la date de 1513 étant une erreur de copie : « En l’année 1513 (sic) après la naissance du Christ, on apporta de l’Inde à Emmanuel, le grand et puissant roi de Portugal, cet animal vivant. Ils l’appellent rhinocéros. Il est représenté ici dans sa forme complète. Il a la couleur d’une tortue tachetée, et est presque entièrement couvert d’épaisses écailles. Il est de la taille d’un éléphant mais plus bas sur ses jambes et presque invulnérable. Il a une corne forte et pointue sur le nez, qu’il se met à aiguiser chaque fois qu’il se trouve près d’une pierre. Le stupide animal est l’ennemi mortel de l’éléphant. Celui-ci le craint terriblement car lorsqu’ils s’affrontent, le rhinocéros court la tête baissée entre ses pattes avant et éventre fatalement son adversaire incapable de se défendre. Face à un animal si bien armé, l’éléphant ne peut rien faire. Ils disent aussi que le rhinocéros est rapide, vif et intelligent. »

Un obélisque sur le dos

Une autre gravure du rhinocéros portugais fut réalisée à la même époque par Hans Burgkmair l’Ancien (1473-1531) à Augsbourg, en Bavière. Les œuvres des deux artistes allemands s’inspirent peut-être d’un même original. Toutefois, celle de Burgkmair - RHINOCEROS MDXV - se révèle plus réaliste que la gravure de Dürer. Le Graphisch Sammlung Albertina de Vienne (Autriche) détient l’unique exemplaire connu de cette gravure.

RHINOCEROS MDXV DE BURGKMAIR

RHINOCEROS MDXV, gravure sur bois par Hans Burgkmair, 1515, Graphische Sammlung Albertina, Vienne (Autriche).

La gravure de Dürer a connu un large succès à travers l’Europe. Entre quatre et cinq mille impressions auraient été vendues du vivant du peintre allemand dont l’œuvre fut copiée dès le XVIe siècle. Le rhinocéros de Dürer inspira également tapissiers et sculpteurs, parmi lesquels Jean Goujon (1510-1566), auteur d’une sculpture représentant l’animal portant un obélisque de 21 mètres sur son dos. Il faudra attendre le milieu du XVIIIe siècle, avec le débarquement le 22 juillet 1741 à Rotterdam (Pays-Bas) d’une femelle rhinocéros indien baptisée Carla, pour qu’une image plus réaliste de l’animal s’impose dans l’iconographie, même si les manuels scolaires allemands utilisèrent la gravure de Dürer pour représenter le rhinocéros indien jusqu’en 1938.

Réinterprété par Salvador Dalì

Pourtant, trois autres rhinocéros étaient arrivés jusqu’en Europe entre-temps. En 1577, un rhinocéros indien, sans doute une femelle, avait rejoint à Lisbonne la ménagerie du roi Sébastien Ier. Sa corne fut sciée par précaution. Lorsqu’en 1582, Philippe II réunit les couronnes espagnole et portugaise, il hérita de l’animal qui fut d’abord transféré dans la ménagerie de la Casa de Campo, près de Madrid. Puis, le 16 octobre 1583, le rhinocéros gagna la ménagerie royale de l'Escorial. Cet animal mourut probablement avant 1588. Son image nous est parvenue grâce à une gravure réalisée en 1586 par le Flamand Philippe Galle (1537-1612).

Un troisième individu, toujours originaire d’Inde, fut ramené à Londres en janvier 1684. Il fut vendu pour 2.000 livres à un particulier et exposé à la Bartholomew Fair ou à l’auberge de la Belle Sauvage de Ludgate Hill. Le public payait 1 shilling pour l’admirer et 2 shillings pour le chevaucher ! Ce spécimen est considéré comme le premier rhinocéros « privé », ses prédécesseurs ayant tous appartenu à des souverains. Il s’éteignit en 1686.

RHINOCEROS TOILE DE JAMES PARSONS

Rhinoceros par James Parsons, 1739, Natural History Museum, Londres (Royaume-Uni).

Près d’un demi-siècle plus tard, un jeune rhinocéros indien mâle fut acheté par un dirigeant de la Compagnies des Indes britanniques à Patna, dans le nord-est de l'Inde. Arrivé sain et sauf à Londres le 1er juin 1739, il fut  présenté au public à partir du 15 juin à Eagle Street. Mort en 1741, cet individu  attira l’attention des scientifiques anglais. La conférence de James Parsons (1705-1770) à la Royal Society le 9 juin 1743 fait figure de première étude scientifique de l’espèce. Ce médecin peignit également deux toiles représentant le jeune rhinocéros londonien. L’une disparut au XVIIIème siècle mais l’autre est toujours visible au muséum d’histoire naturelle de la capitale britannique.

SCULPTURE MONUMENTALE DU RINOCERONTE VESTIDO CON PUNTILLAS DE SALVADOR DALI

La sculpture monumental du Rinoceronte vestido con puntillas (« Rhinocéros habillé de dentelle ») de Salvator Dalì, dans la marina de Puerto Banús à Marbella, en Espagne (photo Manuel González Olaechea y Franco).

Immortalisé par l’un des plus grands artistes de son temps, le cadeau du roi Manuel Ier est devenu à jamais le « rhinocéros de Dürer ». Malgré sa courte et tragique existence, ce rhinocéros unicorne arrivé en Europe voici un demi-millénaire suscite toujours la fascination. La plasticienne Niki de Saint-Phalle (1930-2002) a ainsi revisité le chef-œuvre de Dürer en adaptant « son » rhinocéros sur divers supports, dont des bouées gonflables. Et de son côté, Salvator Dalì l’a habillé de dentelles et même transformé en Rhinocéros cosmique.

Le rhinocéros indien (Rhinoceros unicornis) est actuellement considéré comme « vulnérable » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Cette espèce est présentée dans cinq établissements zoologiques français : le Cerza(14), le zoo du bassin d’Arcachon (33), le ZooParc de Beauval (41), le parc animalier et botanique de Branféré (56) et Touroparc.zoo (71).

Sources : HUTCHINSON Alan, Cet étrange colosse. L’éléphant en Europe. Deux mille cinq cents ans d’histoire, Arléa, 2007, 288 p. Wikipédia.