Après avoir disparu de Grande-Bretagne depuis plus de 1.300 ans, le lynx boréal (Lynx lynx) pourrait de nouveau hanter les forêts anglaises et écossaises. Si le projet du Lynx UK Trust est approuvé, le félin sera réintroduit d’ici à la fin de l’année 2015 dans trois vastes propriétés, privées mais non closes.

« La campagne britannique se meurt et le lynx la ramènera à la vie, assure le Dr Paul O'Donoghue, le conseiller scientifique du  programme. Et ce félin est l’un des plus mystérieux et des plus beaux ! »

LYNX AU ZOO DE VIENNE

Lynx boréal en octobre 2004 au zoo de Schönbrunn à Vienne, en Autriche. Fondé en 1752, cet établissement est considéré comme le plus ancien parc zoologique du monde (photo mpiet).

Consultation publique

Le Lynx UK Trust a donc lancé une consultation publique afin d’apprécier, dans un premier temps, les réactions soulevées par le projet. Ensuite, des demandes officielles seront déposées auprès du Natural England et du Scottish Natural Heritage, les organismes gouvernementaux habilités à délivrer les autorisations nécessaires à de telles réintroductions.

Si le feu vert est accordé, entre quatre et six lynx équipés de colliers GPS retrouveront la liberté sur chacun des trois lieux retenus. Ces derniers bénéficient tous d’un abondant couvert forestier abritant de nombreux cervidés. Le premier se situe à proximité de la forêt de pins de Thetford, dans le comté de Norfolk, à l’est de l’Angleterre. Un autre se trouve dans la vallée d’Ennerdale, dans le Lake District, une zone montagneuse du nord-ouest de la nation. Enfin, la forêt de Grumack dans l'Aberdeenshire, une région du nord-est de l'Écosse, constituerait la zone la plus septentrionale des relâchers.

Réguler la population de cerfs

Le retour du lynx permettrait notamment de réguler la population britannique de cerfs sauvages. Faute de prédateurs naturels, celle-ci atteint actuellement plus d’un million d’individus avec, à la clef, d’importants dégâts liés au surpâturage. Les cerfs détruisent également les œufs des oiseaux nichant sur le sol ou dans les buissons.

FORET DE THETFORD

La forêt de Thetfordcouvre près de 19.000 hectares entre le Suffolk et le Norfolk (photo Demon Traitor).

Favorable à une régulation des hardes de cerfs dans une optique de développement durable, la Deer Initiative a accueilli favorablement l’idée d’une réintroduction expérimentale du lynx. Pour Tony Marmont, le propriétaire de la forêt de Grumack, « le lynx aura un effet extrêmement bénéfique sur les écosystèmes forestiers ». En outre, « ces félins deviendraient les ambassadeurs de plus vastes projets de conservation », a  précisé cet homme d’affaires au Sunday Times.

Fermiers sur la défensive

Évidemment, d’aucuns ne partagent pas cet enthousiasme, l’impact économique du retour de grands prédateurs étant l’objet de controverses. Arguant que les lynx - voire certains rapaces - pourraient s’attaquer au bétail ou au gibier à plumes, des agriculteurs sont déjà parvenus à bloquer de précédentes initiatives de réintroductions. Si la crainte d’attaques sur les moutons peut sembler légitime, de tels cas de prédation par le lynx restent rares, même dans une région comme les Carpates où la population de ces félins dépasserait pourtant les 2.000 individus. Le projet britannique prévoit d’ailleurs des dédommagements pour les éleveurs dont les troupeaux seraient la cible des lynx.

Malgré tout, la National Farmers’ Union reste très réticente. « Nous serions de tout façon concernés par cette réintroduction en raison de son coût élevé et du risque d’échec, affirme son porte-parole. Nous estimons qu’il est préférable d’utiliser ces sommes pour développer la biodiversité existante. »

Pour Ron Macdonald, directeur politique du Scottish Natural Heritage, « réintroduire n’importe quelle espèce présente des aspects positifs mais aussi des inconvénients ». « Le lynx participerait à la régulation des populations de cerfs dans les forêts écossaises mais certains organisations agricoles s’inquiètent légitimement des conséquences pour le cheptel. »

VALLE D'ENNERDALE

Vue sur la vallée d’Ennerdale depuis le sommet du Green Gable, à 801 mètres d’altitude (photo Rob Bendall).

Nouveau projet en Allemagne

En Allemagne, la dernière réintroduction du lynx a eu lieu en 2000 dans le parc national du Harz, au centre-nord du pays. Plus d’une vingtaine d’animaux ont été relâchés depuis lors. Le félin avait disparu de cette zone montagneuse au début du XIXe siècle. Cette opération est considérée comme un succès, les lynx ayant colonisé une grande partie du massif et ayant même étendu leur aire de répartition au-delà.

Aujourd’hui, un nouveau projet prévoit la relâcher, à partir de la fin de l’année 2015, d’une vingtaine de lynx dans la partie allemande de la réserve de biosphère transfrontalière des Vosges du Nord-Pfälzerwald. De là, les félins pourraient coloniser le massif des Vosges où 21 animaux avaient été relâchés entre 1983 et 1993. Malheureusement, cette population a souffert du braconnage et le dernier lynx vosgien est sans doute mort, percuté par une voiture, en mars 2014.

En revanche, l’espèce s’est solidement implantée dans le Jura français grâce à la réintroduction de 10 lynx dans le Jura suisse entre 1971 et 1975.

Bilans contrastés

Publiée en octobre 2013 et réalisée par l’éthologue Christelle Scheid, l’étude « Le lynx a-t-il encore sa place dans les Vosges ? » avait évalué les tentatives de réintroductions menées en Europe entre 1970 et 2011. La chercheuse avait alors recensé six échecs, quatre situations dites indéterminées et cinq succès.

Depuis 2008, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) considère le lynx boréal comme une « préoccupation mineure » en raison de sa large distribution et de ses effectifs globalement stables. Néanmoins,  plusieurs populations européennes isolées sont considérées comme « en danger », voire « en danger critique d’extinction ». En France, le lynx figure parmi les espèces « en danger » sur la liste rouge des espèces menacées.

LYNX BOREAL AU PARC ANIMALIER DE SAINTE-CROIX

Très dense, la fourrure du lynx boréal présente des robes allant du blanc crème au brun foncé. Plus ou moins nettes et nombreuses, les taches noires s’estompent souvent en hiver. Ici un spécimen en captivité au parc animalier lorrain de Sainte-Croix, en août 2014 (photo Ph. Aquilon).

Le lynx boréal est la plus grande des quatre espèces de lynx. Un mâle adulte pèse en moyenne 25 kilos, contre 21 kilos pour une femelle. Solitaire en dehors de la saison des amours et particulièrement discret, un lynx est capable de tuer une proie trois ou quatre fois plus grande que lui, comme le cerf élaphe.

La taxonomie  du lynx boréal est toujours l’objet de débats. Selon les auteurs, le nombre de sous-espèces varie de cinq à neuf. Certains spécialistes classent par exemple les individus présents en France et en Suisse au sein de la sous-espèce des Carpates (Lynx lynx carpathicus) au motif que les spécimens réintroduits étaient originaires des Balkans. Cependant, d’autres scientifiques ne reconnaissent pas cette sous-espèce…

Sources : The Telegraph, UICN, Ferus.