Publiée jeudi 26 février 2015 sur le site Scientific Reports par une équipe internationale de scientifiques sous l’égide de la Société zoologique de Londres et de l’Imperial College London, une étude révèle la présence à Madagascar d’un microscopique champignon pathogène responsable de la chytridiomycose, une maladie infectieuse susceptible de décimer les populations d’amphibiens de l’île. Jusqu’alors, Madagascar ne semblait pas touchée par cette affection.

Cette découverte suscite donc l’inquiétude des défenseurs de l’environnement puisque Madagascar héberge 4 % des espèces d’amphibiens actuellement connues.

500 espèces en danger

Après avoir examiné plus de 4.100 grenouilles, les chercheurs ont établi la présence du Batrachochytrium dendrobatidis (Bd) dans cinq zones géographiquement éloignées. Ce chytride est déjà responsable de la disparition dans la nature de plusieurs espèces d’amphibiens, dont la poulet des montagnes (Leptodactylus fallax), l’une des plus grandes grenouilles au monde, native des îles antillaises de la Dominique et de Montserrat. Durant l’automne 2014, 57 spécimens ont été d’ailleurs réintroduits sur l’île de Montserrat grâce à un partenariat entre le Durrell Wildlife Conservation Trust, la Société zoologique de Londres, la Société zoologique du nord de l'Angleterre gérant le zoo de Chester, le Parken Zoo en Suède, et les gouvernements de Montserrat et de la Dominique.

LEPTODACTYLUS FALLAX

La poulet des montagnes est considérée comme étant « en danger critique d’extinction » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (photo Tim Vickers).

Estimant à près de 500 le nombre d’espèces de grenouilles menacées - pour la plupart endémiques à Madagascar, les scientifiques de la ZSL ont recherché les origines de la présence du champignon sur l’île et la façon dont il affecte les amphibiens locaux.

Souche suspecte

Selon Gonçalo M. Rosa, coauteur de cet article et chercheur à la ZSL, « Madagascar a longtemps été considérée comme indemne de ce chytride ». « Toutefois, nos découvertes suggèrent que le champignon pourrait être présent depuis un certain temps sur l’île, où il n’aurait pas été introduit récemment comme ce fut le cas en Europe ou à Monserrat. »

« Nous essayons aussi de savoir si ce chytride est aussi dévastateur pour les populations de Madagascar que pour celles d’autres régions ou si les amphibiens malgaches survivent depuis des années avec ce champignon, poursuit M. Rosa. Il s’agirait là du scénario le plus optimiste. »

Matthew Fisher, professeur à l'École de santé publique de l’Imperial College London, tente actuellement de déterminer si le champignon détecté appartient à la même souche mortelle que celui qui menace d’éliminer un tiers des amphibies de la planète. « Nos premières investigations montrent que le type de Batrachochytrium dendrobatidis observé à Madagascar est très proche de la souche mortelle apparue ailleurs dans le monde, précise le Pr. Fisher, coauteur de l’étude. Nous devons cependant poursuivre nos travaux pour le confirmer. »

« La Société zoologique de Londres recherche activement des solutions pour limiter l’impact du chytride, souligne par ailleurs Gonçalo M. Rosa. Il est crucial de profiter des expériences acquises sur les autres zones sévèrement contaminées par cet agent pathogène pour sauver les amphibiens malgaches. »

BOOPHIS LUTEUS

Endémique de Madagascar, la grenouille Boophis luteus est présente dans le centre et l'est de l'île (photo Franco Andreone - Creative Commons CC-BY-SA-2.5).

Impossible à éradiquer

Le chytride se propage par le biais des cours d’eau et par les contacts entre animaux. A priori impossible à éliminer lorsqu’il a colonisé une région, il subsiste même après la disparition des amphibiens. Toutefois, il est possible de soigner les animaux malades s’ils sont recueillis à temps. En effet, d’après des études menées en laboratoire, le champignon incriminé tolère mal les températures élevées. Exposer à la chaleur les amphibiens infectés pourrait ainsi éliminer l’agent pathogène. Par ailleurs, des bactéries symbiotiques de la peau des amphibiens augmenteraient la protection de certains spécimens face aux spores du chytride. Pour l’heure, cette piste n’a cependant pas permis de combattre la maladie.

Afin d’éviter la propagation de l’agent pathogène très ubiquiste, il est recommandé de ne pas déplacer les amphibiens d’un bassin versant à un autre. En outre, la déshydratation avec le séchage complet des vêtements et du matériel, le  chauffage (5 min. à 60 °C) ou le recours à des produits fongicides et à des biocides comme l'eau de Javel non diluée ou l'alcool à 70 % - utilisés avec les précautions d’usage – permettent de tuer le champignon.

MANTELLA MADAGASCARIENSIS

Également endémique de Madagascar,la mantella peinte malgache (Mantella madagascariensis) est déjà classée « vulnérable » par l’UICN à cause de son habitat désormais très fragmenté à l’est de l’île (photo Franco Andreone - Creative Commons CC-BY-SA-2.5).

Origine incertaine

Le Batrachochytrium dendrobatidis a déjà provoqué un déclin massif des populations d’amphibiens en Amérique, en Australie, en Europe et en Afrique orientale. La chytridiomycose affecte les couches extérieures de la peau, engendrant notamment une hyperkératinisation. Incapables de s’hydrater et d’absorber certains sels minéraux, les amphibiens meurent par asphyxie ou succombent à une crise cardiaque.

La chytridiomycose a été découverte en 1998 lors d’hécatombes chez des grenouilles tropicales, en Australie et en Amérique centrale. Son origine reste controversée. Une théorie considère qu’il s’agit de la mutation d’une simple moisissure. Pour une autre, l’exposition chronique à certains polluants et/ou l'augmentation du taux d'ultraviolets dans l'air auraient affecté l’immunité des amphibiens, les rendant plus sensibles à ce type de pathogène. Ce dernier aurait alors muté plus facilement. Une troisième hypothèse - la plus commune - évoque l’introduction du champignon par des animaux importés depuis des laboratoires africains, la maladie ayant été constatée sur des xénopes lisses ou dactylères du Cap (Xenopus laevis) dès 1938. Enfin, pour certains spécialistes, les dérèglements climatiques expliqueraient la vulnérabilité accrue des amphibiens.

Sources : Scientific Reports, ZSL, Wikipédia.