Dévoilées en janvier 2015 à travers 14 articles publiés dans un numéro spécial de la revue Molecular Phylogenetics and Evolution, les conclusions des recherches menées par une équipe de l'université de Californie à Los Angeles (États-Unis) éclairent d’un nouveau jour la diversité génétique de plusieurs espèces de singes d'Amérique du Sud.

Ces découvertes concernent notamment les pinchés et les tamarins. Les scientifiques ont également résolu une controverse portant sur la taxonomie – espèce ou sous-espèce ? – d’une petite population de saïmiris à tête noire (Saimiri vanzolinii) vivant exclusivement dans une zone isolée du Brésil. « Nous avons trouvé des preuves solides qu’il s’agit bien d’une espèce distincte », affirme Jessica Lynch Alfaro, professeur adjoint au département d'anthropologie et membre de l'Institut de l'UCLA pour la société et la génétique. « Et elle compte une seule population », précise la co-auteure de cette étude.

SAIMIRI VANZOLINII

Saïmiri de l’espèce S. vanzolinii dans son milieu naturel, en Amazonie (photo Cláudio Timm).

Le spectre des inondations
Les scientifiques ont eu recours à la génétique et à l'analyse statistique pour établir que ces petits primates avaient divergé du saïmiri à dos doré (Saimiri ustus) voici environ 500.000 ans et du saïmiri de Bolivie (Saimiri boliviensis) il y a près de 1,3 million d’années. Longtemps, les chercheurs ont estimé que Saimiri boliviensis et Saimiri vanzolinii étaient une seule et même espèce.

Cette découverte revêt une importance particulière car ces singes sont directement menacés par le changement climatique. « Ils peuvent rapidement perdre la totalité de leur habitat, assure Lynch Alfaro. Cette espèce présente en effet l’aire de répartition la plus restreinte de tous les primates d’Amazonie. »

SAIMIRI VANZOLINII DANS LA RESERVE DE MAMIRAUA

Très restreinte, l’aire de répartition de Saimiri vanzolinii est incluse dans la Réserve de développement durable de Mamirauá (photo Giovanni Mari).

Ces saïmiris vivent dans une forêt inondable à la confluence du rio Japurá et du rio Solimões dans la Réserve de développement durable de Mamirauá, au nord-ouest du Brésil. La région connaît un cycle saisonnier prévisible, avec un niveau d’eau variant en moyenne de 10,6 m au cours d’une année. Mais si le régime des précipitations évolue conformément aux prévisions des climatologues, les pluies torrentielles et les inondations de longue durée modifieront radicalement cet habitat, lequel ne conviendra plus aux saïmiris ni à d’autres espèces de singes.

Retour au Miocène
S’appuyant également sur la génétique et la statistique, une étudiante du laboratoire d'écologie et de biologie évolutive du professeur Michael Alfaro à l’UCLA s’est intéressée à l’évolution des tamarins présents dans tout le bassin occidental de l’Amazone.

D’après les travaux de Janet Buckner, le plus récent ancêtre commun des callitrichidés  - sous-famille regroupant les primates connus sous les noms vernaculaires de ouistitis, tamarins, pinchés et petits singes-lions - vivait dans les zones forestières d’Amérique du Sud voici 14 millions d’années. Il y a 11 millions d’années, les représentants du genre Leontopithecus ont colonisé diverses régions de la Forêt atlantique au bassin de l'Amazone, suivis 6 millions d’années plus tard par ceux du genre Callithrix.

TAMARINS A MAINS ROUSSES

Tamarins à mains rousses (Saguinus midas) en août 2014 au zoo de Sarrebruck, en Allemagne (photo Ph. Aquilon).

Par ailleurs, petits et grands tamarins – tous considérés jusqu’à présent comme appartenant au genre Saguinus – se seraient séparés géographiquement et génétiquement voici quelque 9 millions d'années. Ils auraient évolué indépendamment avant de se retrouver en contact 5 millions d'années plus tard. Ils seraient ainsi bien plus éloignés que ne le pensaient les spécialistes. « Ils sont uniques et génétiquement distincts, renchérit Jessica Lynch Alfaro. Les êtres humains sont plus étroitement liés aux chimpanzés que les petits tamarins aux grands tamarins. »

TAMARIN A CRETE BLANCHE

Le tamarin à crête blanche (Saguinus oedipus) est considéré comme étant « en danger critique d’extinction » par l’UICN. Ici un spécimen en captivé au zoo de La Palmyre, en octobre 2014 (photo Ph. Aquilon).

Séparation en vue chez les Saguinus

Pour Michael Alfaro, les petits tamarins actuels ont acquis des caractéristiques uniques durant ces 9 millions d'années. Pour trouver leur nourriture, ils cherchent par exemple les insectes sous l’écorce ou dans les trous des arbres. En revanche, les grands tamarins chassent en bondissant sur les insectes qu’ils aperçoivent.

Les chercheurs de l’université californienne suggèrent donc une révision taxonomique et préconisent de scinder le genre Saguinus en deux, avec le genre Leontocebus pour les petits tamarins et celui de Saguinus pour les grands.

TAMARIN BICOLORE

Tamarin bicolore (Saguinus bicolor) en captivité au ZooParc de Beauval dans le Loir-et-Cher, en octobre 2014. Cette espèce est classée  « en danger » par l’UICN (photo Ph. Aquilon).

Le nouveau genre Leontocebus regrouperait des tamarins aux apparences assez diverses, avec notamment des variations de couleur importantes allant du blanc au brun. Vivant jusqu’à nos jours en relative sécurité dans le bassin de l'Amazone, ces petits primates sont désormais menacés par le changement climatique, la construction de grands barrages hydro-électriques ou le développement de gigantesques plantations de soja. « La moitié des espèces de singes d’Amérique du Sud sont en danger », relève Jessica Lynch Alfaro qui mène des recherches sur le terrain depuis 19 ans.

TAMARIN EMPEREUR

Tamarin empereur (Saguinus imperator) en captivité en mai 2013 au zoo de la Palmyre, en Charente-Maritime (photo Ph. Aquilon).

Alfred Wallace avait raison !

Cette nouvelle découverte a également permis aux scientifiques américains de valider les idées d'Alfred Russel Wallace (1823-1913), naturaliste britannique considéré, avec Charles Darwin, comme le codécouvreur de la théorie de l’évolution par la sélection naturelle. « Nous suivons ces traces », estime Michael Alfaro.

Alfred Wallace avait observé que les primates vivant sur les rives opposées des grands fleuves présentaient de notables différences. Il a donc émis l’hypothèse que les larges cours d’eau alimentant l’Amazone constituaient des frontières favorables à la diversité animale.

ALFRED RUSSEL WALLACE

Portrait d’Alfred Wallace en 1848. Âgé de 24 ans et résolu à devenir naturaliste, il embarqua cette année-là sur le Mischief à destination du Brésil (cliché extrait de l’ouvrage Alfred Russel Wallace : My Life publié en 1905).

Afin de vérifier cette théorie, Jessica Lynch Alfaro, Michael Alfaro et leurs collègues ont collecté puis analysé des échantillons de tissus de singes vivant sur les rives du rio Negro et de son principal affluent brésilien, le rio Branco.

Ils ont établi que les primates étaient présents avant la naissance du rio Negro. Celui-ci a donc séparé les populations et contribué à la divergence de leurs caractéristiques. « Les singes sont devenus très différents car la rivière les a isolés lors de sa formation », explique Mme Lynch Alfaro.

RIO NEGRO

Coucher de soleil sur le Rio Negro, en amont de Manaus (photo Eiwe Lingefors).

De son côté, le rio Branco a servi de frontière à six espèces de singes, en limitant la distribution des ouakaris, des titis - ou callicèbes - et des capucins du genre Cebus vers l’ouest, et celle des sakis, des grands tamarins et des capucins du genre Sapajus vers l’est. Non reconnue à l’heure actuelle par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), la distinction des genres Cebus et Sapajus avait été proposée en 2012 par Jessica Lynch Alfaro dans un article paru dans la revue American Journal of Primatology. Les avancées de la science ont donc validé l’hypothèse d’Alfred Wallace.

Sources : UCLA newsroom, Molecular Phylogenetics and Evolution, American Journal of Primatology.