Aucune piste, aucune rivière navigable ne pénètrent au cœur de cette région isolée. Au sud de la Guyane, non loin de la frontière brésilienne, le massif du Mitaraka et les sommets granitiques des monts Tumuc-Humac restent une terra quasi incognita. Pourtant, cette zone abrite une flore particulièrement riche et, influence amazonienne oblige, unique dans ce département d'outre-mer. Côte faune, elle fait rêver les entomologistes. Avec environ 18.000 espèces recensées contre près de 100.000 espérées, le champ des découvertes est immense. Et une partie de ces insectes inconnus vivraient dans le massif du Mitaraka…

Après le Vanuatu en 2006, le Mozambique en 2009-2010 et la Papouasie-Nouvelle-Guinée en 2012-2014, la Guyane était donc une destination obligée pour « La Planète revisitée ». Mené conjointement par le Muséum national d’histoire naturelle et Pro-Natura International (PNI) - association de solidarité internationale créée en 1992 après la Conférence de Rio, ce programme d’exploration de la nature est essentiellement consacré à la biodiversité « négligée » (invertébrés marins et terrestres, plantes et autres champignons), représentant pourtant 95 % de la biodiversité et jouant un rôle fondamental dans l’équilibre des écosystèmes.

LE MASSIF DU MITARAKA ©Olivier Pascal

Le massif du Mitaraka (photo Olivier Pascal, Planète Revisitée en Guyane/ MNHN / PNI).

Coquillages et crustacés

Un mois durant, du 23 février au 27 mars 2015, une cinquantaine de scientifiques inventorieront de façon systématique 10 km2 de forêt en recourant à des techniques classiques de piégeage (vitres, tentes Malaise, lumière) et à la chasse à vue. D’autres méthodes seront employées pour recueillir la faune du sol, du sous-sol et des cours d’eau. Cinq tonnes de matériel ont d’ailleurs été acheminées sur le site par hélicoptère ! À l’issue de la collecte, 120 spécialistes de la Société entomologique Antilles-Guyane contribueront également à l’identification des spécimens ramenés de cette expédition terrestre.

PIEGE LUMINEUX ©J

Ce type de piège lumineux pour insectes nocturnes sera notamment utilisé lors du volet terrestre de l'expédition (photo J. Touroult, Planète Revisitée en Guyane/ MNHN / PNI).

Celle-ci constitue en fait la seconde phase de l’inventaire de la biodiversité guyanaise lancé dans le cadre du projet « La Planète revisitée ». Un premier volet a eu lieu en 2014 avec une campagne hauturière en juillet et août sur l’ensemble de la zone économique exclusive de la Guyane, de la frontière maritime avec le Surinam à celle avec le Brésil. 68 prélèvements effectués jusqu’à 650 mètres de profondeur ont permis aux chercheurs d’échantillonner 180 espèces de crustacés décapodes (crabes et crevettes) et 115 d’échinodermes (oursins et étoiles) alors que la présence respective de 57 espèces de crustacés décapodes et d’une vingtaine d’espèces d’échinodermes était seulement avérée dans les fonds guyanais. Chez les mollusques mieux connus, entre 100 et 200 espèces s’ajouteront aux 366 déjà recensées. Ces espèces ne sont évidemment pas toutes inconnues de la science mais les scientifiques ignoraient que les aires de répartition de nombre d’entre elles s’étendaient à la Guyane.

TRI DES ECHANTILLONS SUR LE PONT DU NAVIRE OCEANOGRAPHIQUE ©Gustav Paulay

Remontés des profondeurs, les échantillons ont ensuite été triés sur le pont de l’Hermano Gines, un navire océanographique vénézuélien (photo Gustav Paulay, Planète Revisitée en Guyane/ MNHN / PNI).

Triés et identifiés dans le Massif central

En septembre et octobre 2014, un volet côtier s’est déroulé sur l’archipel des îles du Salut, à quatorze kilomètres au large de Kourou. Situés dans le panache de l’eau turbide et dessalée charriée par l’Amazone, les écosystèmes côtiers du département se caractérisent par une faible diversité des habitats et des espèces rares. Les plongeurs ont néanmoins relevé une relative abondance d’invertébrés sessiles (hydraires, ascidies ou éponges). Au final, quelque 400 espèces d’algues et d’invertébrés ont été ramassées lors de cet inventaire côtier.

DANS LES EAUX DES ILES DU SALUT ©Yan Buske

Les conditions de plongée dans les eaux des îles du Salut se sont révélées difficiles (photo Yan Buske, Planète Revisitée en Guyane/ MNHN / PNI).

Depuis début février 2015, les spécimens marins récoltés en Guyane sont triés par des systématiciens spécialisés à la station biologique de Besse-et-Saint-Anastaise dans le Puy-de-Dôme. Parmi les dizaines d’espèces nouvelles découvertes, certaines seront présentées aux classes guyanaises afin que les élèves leur attribuent un nom scientifique. Cette démarche, initiée dans le cadre de l’accompagnement pédagogique de l’expédition, doit permettre aux jeunes Guyanais de s’approprier leur patrimoine naturel.

Enfin, grâce à cette prospection marine, la côte et le plateau continental de la Guyane française sont devenus les zones les mieux échantillonnées de la région des Guyanes, du delta de l’Orénoque à celui de l’Amazone.

Les 70.458 espèces recensées aujourd’hui outre-mer représenteraient tout juste 10% des espèces présentes dans ces territoires. À l’heure où la sixième grande extinction a commencé, l’inventaire de leur biodiversité « négligée » permettra notamment d’initier de nouvelles politiques de conservation.

LES JEUNES GUYANAIS NOMMERONT SCIENTIFIQUEMENT QUELQUES NOUVELLES ESPECES ©T

Les jeunes Guyanais décideront d’un nom scientifique pour plusieurs espèces découvertes lors de la campagne maritime (photo T. Magniez, Planète Revisitée en Guyane/ MNHN / PNI).