À l’aide d’indices génétiques, les scientifiques de la Wildlife Conservation Society (la WCS), de l'université australe du Chili, du Muséum américain d'histoire naturelle (AMNH), de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA), du Blue Whale Center et d’autres organisations tentent actuellement de déterminer les différents types de baleines bleues nageant dans le sud-est du Pacifique.

Une étude comparant les cétacés présents au large de la côte sud du Chili et ceux évoluant dans les eaux de l'Antarctique et des régions voisines vient ainsi de mettre en évidence deux populations distinctes. L’une d’elles serait constituée de rorquals bleus pygmées (Balaenoptera musculus brevicauda), légèrement plus petits que les spécimens de l'Antarctique (B.m.intermedia).

Publiés en décembre dernier dans l’édition en ligne de la revue Molecular Ecology, les conclusions de ces recherches devraient permettre l’élaboration de stratégies de sauvegarde plus efficaces pour cette espèce classée « en danger » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

BALEINE BLEUE ADULTE

Baleine bleue adulte. Les plus grands individus mesurés - deux femelles - atteignaient respectivement 33,6 et 33,3 mètres de long (photo NOAA Photo Library).

Exterminées au cours du siècle dernier

Pouvant dépasser 30 mètres de long pour une masse de 170 tonnes, la baleine bleue est considérée comme le plus gros animal ayant jamais existé sur Terre, même aux temps préhistoriques. La chasse commerciale menée à partir du début du XXème a conduit cette espèce, abondante jusqu’alors, au bord de l’extinction. En 1966, le rorqual bleu a enfin bénéficié d’une protection internationale.

Dans les années 1960, les données relatives à la chasse révèlent déjà la présence de baleines bleues de l'Antarctique et de spécimens plus petits dans les eaux chiliennes. Il faudra pourtant attendre 2004 - et la découverte des zones de nurserie et de nourrissage dans des baies protégées au sud du pays - pour que les scientifiques se demandent si le Pacifique Sud n’abritait pas diverses populations de rorquals bleus.

S’appuyant sur les différences de taille observées au sein des rorquals bleus du Pacifique sud, l'existence d'une sous-espèce non nommée scientifiquement avait alors été établie. Toutefois, la proximité génétique entre les baleines présentes dans les aires de nourrissage chiliennes et celles évoluant dans d’autres zones restait inconnue. Dès lors, cette découverte n’a pas eu de conséquences directes pour la sauvegarde de l’espèce dans l’hémisphère sud.

BALEINE AU LARGE DU SRI LANKA

La taxonomie de la baleine bleue reste incertaine. Les spécialistes admettent au moins trois sous-espèces, B. m. musculus dans l’Atlantique Nord et le Pacifique Nord, B. m. intermedia dans l’océan Antarctique et B. m. brevicauda. L’existence d’une quatrième sous-espèce - B. m. indica - dans l’océan Indien fait débat. Ici, la queue d’un individu au large des côtes du Sri Lanka. Pour l’UICN, la tendance à catégoriser toutes les spécimens en « vraies » baleines bleues ou en baleines bleues pygmées pourrait ne pas être appropriée (photo Arvindkumarn).

Preuves génétiques

« Une meilleure connaissance de la façon dont les rorquals bleus des eaux chiliennes interagissent avec les autres populations est nécessaire afin de protéger efficacement les baleines de la région », estime en effet le Dr Juan Pablo Torres-Florez, chercheur à l'université australe du Chili et principal auteur de l'étude génétique. « De même il est indispensable de mieux cerner les aires utilisées par les cétacés pour l’alimentation et l’élevage des jeunes. »

« Les méthodes moléculaires nous donnent les moyens de découvrir les relations cachées entre les rorquals bleus du Pacifique sud et d’identifier les zones importantes pour l’espèce », renchérit le Dr Howard Rosenbaum, directeur du programme « géants des océans » pour la WCS.

EVENTS

Évents de baleine bleue. Cette espèce peut plonger durant plus d’une demi- heure jusqu’à une profondeur dépassant 200 mètres (photo NOAA Fisheries / TBjornstad).

Biopsies et arbalètes

Afin de comparer l'identité génétique des baleines bleues des eaux côtières du sud du Chili et celle des cétacés évoluant dans d’autres régions, les chercheurs ont séquencé l'ADN de 60 animaux en utilisant des échantillons de peau prélevés entre 2003 et 2009 sur des individus vivants à l’aide de fléchettes non létales tirées par des arbalètes. Ces analyses ont permis à l'équipe d'identifier 52 individus grâce aux ADN nucléaire et mitochondrial.

Les échantillons ont ensuite été comparés avec des données provenant de baleines du Pacifique tropical oriental - où les baleines bleues du sud chilien se reproduiraient, de la côte nord du Chili et de l'Antarctique. Les scientifiques ont alors découvert que les baleines bleues du Chili méridional possèdent un patrimoine génétique identique à celui des individus du Pacifique tropical oriental et du nord du pays. En revanche, les spécimens de l'Antarctique leur sont plus lointainement apparentés. La région abriterait donc deux populations, voire deux types différents de baleines bleues. Un élément déterminant dans la perspective de programmes de sauvegarde destinés à protéger l’espèce dans les eaux côtières et internationales.

BALEINE BLEUE PYGMEE

Squelette de baleine bleue pygmée exposé au musée de Melbourne en Australie. Ce spécimen s’était échoué en 1992 à Cathedral Rock près de Lorne, dans l’État de Victoria (photo Jeffrey).

Aire marine protégée

« Nos travaux livrent des informations cruciales sur la structure de la population de rorquals bleus dans les eaux chiliennes et constituent un tremplin  pour des recherches plus approfondies », ajoute le Dr Rosenbaum. « L'objectif à long terme de ces recherches est la mise en place d’un réseau de zones protégées pour sauver le plus grand animal au monde. »

QUELLON

Bateaux de pêche à Quellón, port de l’île de Chiloé, avec en arrière-plan le Corcovado, volcan situé sur le continent à l'extrême nord de la Patagonie chilienne (photo Bryan Freeman).

Un première étape a été franchie en février 2014 avec la création de l’aire marine protégée de Tic-Toc dans le golfe de Corcovado, séparant l'île de Chiloé du Chili continental. « Il y a dix ans, nous avons découvert cette magnifique zone d’alimentation des baleines bleues avec l’aide de la WCS et d'autres institutions », précise le Dr Rodrigo Hucke-Gaete, professeur à l'université australe du Chili et président du Blue Whale Center. « La construction du puzzle à l'aide de preuves scientifiques a été passionnant et a pris du temps, mais nous disposons désormais d’informations fiables pour protéger une espèce merveilleuse et toujours menacée. »

Sources : Wildlife Conservation Society, Science News, UICN.