La question de l’espace figure au cœur des débats sur le bien-être des éléphants en captivité. Très souvent, la superficie des enclos est jugée a priori insuffisante pour offrir aux animaux une activité comparable à celle de leurs congénères sauvages. Publiée cet automne dans le Journal of zoo and aquarium research, une étude australienne remet en cause cette idée communément admise. Les travaux menés par Zoe Rowell ont porté sur l’utilisation de l’espace et les distances parcourues par les éléphants d’Asie hébergés au Royal Melbourne Zoological Gardens, un zoo urbain de l’État de Victoria, au sud-est de l’Australie.

Si les trajets des éléphants sauvages - surtout africains - font fait l’objet de nombreuses recherches, ceux de leurs congénères en captivité restent peu documentés scientifiquement. Jusqu’alors les seules études sur les déplacements quotidiens des éléphants captifs avaient concerné des individus africains hébergés en Europe – à Berlin en 1993 et Vienne en 2001 - ou aux États-Unis – à Oakland en 2006, au San Diego Wild Animal Park en 2001 et au Disney's Animal Kingdom en 2009. Ces éléphants « de zoo » effectuaient en moyenne un trajet quotidien d’environ 3 kilomètres soit la distance minimale au menu des pachydermes sauvages. Exception notable, les éléphantes de San Diego : ces dernières marchaient en moyenne 6,04 kilomètres quotidiennement. Les hardes sauvages africaines parcourent entre 3 et 17,8 kilomètres par jour pour une moyenne estimée à 12 kilomètres. Les mâles en musth peuvent même avaler jusqu’à 27 kilomètres.

ELEPHANT AFRICAIN AU ZOO D'OAKLAND

Éléphant d’Afrique au zoo d’Oakland, sur la côte ouest des États-Unis, en juin 2012 (photo Allie Caulfield).

Or selon les recherches entreprises par Zoe Rowell, les déplacements des éléphants d’Asie du zoo de Melbourne se situeraient dans la tranche supérieure des distances effectuées quotidiennement par les éléphants asiatiques sauvages.

Vidéo et quadrillage des enclos

Pour ses calculs, la chercheuse a eu recours à la vidéo en utilisant un système de quadrillage du sol permettant de suivre manuellement le mâle et les quatre femelles adultes entre 6 heures et minuit.

L’installation du zoo de Melbourne couvre 5.143 m3. Elle comporte deux bâtiments, dont un réservé au mâle, et trois enclos extérieurs reliés entre eux. Les animaux disposent d’une « piscine », de zones boueuses, de différents substrats et d’enrichissements variés. Lors de l’étude, les soigneurs travaillaient en contact direct avec les femelles mais en contact protégé avec le mâle. Depuis avril 2014, cette dernière méthode est appliquée pour l’ensemble du groupe.

ENTREE DU ZOO DE MELBOURNE

Entrée principale du zoo de Melbourne (photo Johntorcasio).

Parmi les cinq adultes étudiés, deux ont été capturés très jeunes à l’état sauvage en Malaisie : le mâle Bong Su, arrivé à Melbourne en 1978, et la femelle Mek Kapah au zoo depuis 1979. Lors des mesures effectuées entre juillet et septembre 2008, leur âge respectif était estimé à 34 et 35 ans. Les trois autres femelles - Dokkoon, Kulab et Num Oi - avaient alors 15, 9 et 7 ans. Toutes trois ont été transférées en Australie en 2006 en provenance de campements de travail thaïlandais.

Grands écarts individuels

La distance quotidienne moyenne parcourue durant cette période d’activité de 18 heures a été de 9,05 kilomètres (± 0,61 km). Toutefois, les écarts entre individus s’avèrent assez conséquents avec des trajets oscillant de 6,21 km à 15,00 km. En moyenne, une harde d’éléphants sauvages d'Asie effectue 3,3 kilomètres par jour avec une fourchette allant de 1 à 9 kilomètres. Toujours en moyenne, les mâles parcourent 3,6 kilomètres par jour, les individus en musth se déplaçant toutefois davantage avec une distance quotidienne de 8,9 kilomètres.

La plus courte distance moyenne quotidienne a été parcourue par le mâle Bong Su (6,21 kilomètres) et la plus longue par Kulab (15 kilomètres). La distance moyenne horaire s’élevait à 0,50 km/h, avec un écart de 0,35 km/h (Bong Su) à 0,83 km/h (Kulab).

MEK KAPAH

Doyenne de la harde, Mek Kapah - ici en février 2007 -  est la femelle ayant parcouru la plus faible distance moyenne quotidienne. Le zoo de Melbourne a mis en place un programme d’enrichissement pour les animaux avec notamment des grattoirs, des rochers, des troncs, des pneus et des barils (photo Gary Houston).

Non seulement les trajets parcourus par les éléphants d’Asie du zoo de Melbourne se révèlent supérieurs à ceux des éléphants africains des autres études réalisées en captivité mais ils sont comparables aux distances effectués par les éléphants sauvages des deux espèces dans des conditions climatiques non extrêmes. Mieux, ils se situent dans la tranche supérieure des distances accomplies quotidiennement par les éléphants sauvages d'Asie !

De l’influence du sexe, de l’âge et de la position sociale

Plusieurs facteurs influencent la longueur des trajets. Ainsi, hors période de musth, les mâles se déplacent moins que les femelles, sans doute en raison de temps de nourrissage statiques plus importants et d’une dépense énergétique supérieure, masse oblige, sur une unité de distance. Souffrant de problèmes aux pieds, Bong Su n’était pas en musth lors des mesures effectuées à Melbourne. Cependant, le coefficient de variation de ses déplacements suggère des pics d’activité au cours de la journée liés notamment à sa façon de s’alimenter.

L’âge joue également un rôle important, les éléphants jeunes et plus légers se révélant davantage de grands marcheurs. La place de l’individu dans la hiérarchie intervient également, les dominants ayant un accès privilégié aux ressources se déplaçant moins que les dominés. Matriarche de la horde du zoo de Melbourne, Mel Kapah a seulement parcouru 6,6 kilomètres par jour en moyenne lors de l’étude. Parmi les autres facteurs susceptibles d’influencer la longueur des déplacements, l’auteur évoque aussi la gestation des femelles et la présence d’éléphanteaux en bas âge. Aucune recherche spécifique n’a semble-t-il été encore été conduite sur ce sujet.

BONG SU

Le mâle asiatique Bong Su en janvier 2013 au zoo de Melbourne (photo Chris Phutully).

Pour Zoe Rowell, les techniques utilisées pour cette recherche sont aisément applicables à des études similaires concernant de nombreuses autres espèces. « La mesure des distances parcourues doit permettre d’améliorer les protocoles de maintenance et les conditions de vie des animaux en captivité », assure-t-elle. En effet, plusieurs travaux ont mis en évidence le lien entre le manque d’exercice et diverses pathologies affectant les éléphants captifs. Parmi ces problèmes de santé figurent l’obésité, l’arthrite chronique, l’ostéo-arthrite, les comportements stéréotypés ou encore les infections des pieds. Ces dernières touchent un grand nombre d’éléphants d’Asie âgés en captivité.

Les recherches de  Zoe Rowell ayant porté sur seulement cinq animaux, d’autres travaux restent à entreprendre pour valider, préciser et/ou amender les conclusions de cette étude australienne. Un vaste territoire à explorer.

Source : Journal of zoo and aquarium research.