La présence de tigres blancs dans les parcs animaliers divise le petit monde zoologique. Les uns récusent avec virulence leur élevage au motif que ces félins constituent des aberrations de la nature et prennent la place dans les zoos d’autres tigres appartenant à des sous-espèces menacées alors que les coordinateurs des programmes d’élevage ont parfois du mal à placer certains individus. D’autres défendent au contraire leur présence en arguant de l’intérêt pédagogique de ces animaux très prisés des visiteurs. Deux chercheurs chinois viennent de relancer le débat sur le forum Scientific American.

TIGRE BLANC DU BENGALE

 

 

Tigre blanc du Bengale en mars 2012 au zoo de Chandigarh, ville nouvelle et capitale des deux États indiens du Pendjab et l'Haryana (photo ßlåçk Pærl).

Shu-Jin Luo et Xiao Xiu appartiennent à l’équipe ayant publié en mai 2013 dans la revue Current Biology les conclusions d’une étude génétique sur le tigre blanc du Bengale. Les scientifiques avaient annoncé avoir balayé l’ensemble du génome d’une lignée de tigres du Bengale (Panthera tigris tigris) comportant des individus orange et blancs avant de valider les résultats obtenus grâce aux données recueillies sur 130 autres spécimens de la même sous-espèce. Le phénotype du tigre blanc reposerait sur une unique mutation, en l’occurrence la substitution d’un acide aminé par un autre - l’alanine par la valine - dans la protéine Slc45a2. Celle-ci intervient dans la fabrication de la mélanine, pigment biologique à l’origine de la couleur des téguments comme la peau ou les poils. Cette mutation liée au gène SLC45A2 concerne un seul des deux principaux types de mélanine, en l’occurrence la phéomélanine, responsable de la couleur rousse. Elle n’affecte pas l’eumélanine, d’où les rayures noires des félins. Ces travaux ont également révélé des variations similaires impliquant SLC45A2 chez d’autres espèces de vertébrés comme l’être humain ou le poulet.

Selon les chercheurs chinois, cette mutation limitée à la seule couleur du pelage n’aurait guère affecté la capacité des tigres blancs à survivre dans la nature - avant qu’ils ne deviennent un trophée de choix pour les chasseurs - puisque la plupart de leurs proies ne distinguent pas les couleurs. Pour autant, le pelage d’un tigre blanc semble a priori un camouflage moins efficace que celui d’un individu orange…

L’existence de tigres blancs en milieu naturel est cependant attestée depuis plus de quatre siècles. Le Journal de la Société d’Histoire Naturelle de Bombay mentionne pas moins de 17 individus abattus entre 1907 et 1933. Le dernier spécimen sauvage connu aurait été tué en 1958 dans une forêt  de l’État du Bihar, au nord de l’Inde et à la frontière du Népal.

AKBARNAMA

 

Enluminure représentant une scène de chasse aux tigres - avec deux félins au pelage noir et blanc - extraite de l’Akbarnama (le livre d’Akbar), la chronique officielle du règne de l’empereur moghol Jalâluddin Muhammad Akbar qui régna sur l'Inde de 1556 à 1605. La première version illustrée de cet ouvrage est datée de la fin du XVIème siècle (entre 1592 et 1595).

Deux lignées distinctes

Contrairement à une croyance largement répandue, tous les tigres blancs captifs ne descendent pas du célèbre Mohan, capturé en mai 1951 à l’âge de 9 mois durant une partie de chasse du maharadjah de Rewa. Une deuxième lignée serait apparue en 1972 aux États-Unis avec, dès le départ, des individus hybrides Bengale x Sibérie. Plus intéressante dans le cadre du débat soulevé par l’article des chercheurs chinois, une troisième proviendrait du Nandankanan Zoological Park de Bhubaneswar, capitale de l’État indien d’Odisha, où trois jeunes spécimens blancs ont vu le jour en 1980. Tous deux orange, leurs géniteurs - un mâle baptisé Deepak et sa fille Ganga - n’étaient pas apparentés à Mohan ni à aucun autre tigre blanc captif.

Dans le cas des deux lignées du « purs » Bengale, la consanguinité originelle est donc élevée puisque Mohan comme Deepak ont été accouplés avec leurs filles. Cette consanguinité des tigres blancs est à l’origine de nombreux problèmes de santé comme l’a révélé une étude réalisée par Deborah Marlene Warrick et publiée en octobre 2010 dans la revue  Zoo’s Print (voir http://biofaune.canalblog.com/archives/2013/06/15/27438364.html). L’article de Shu-Jin Luo et Xiao Xiu met cependant en avant une étude menée sur 52 tigres blancs nés au zoo de Cincinnati (États-Unis), laquelle n’aurait révélé aucune pathologie héréditaire hormis une certaine faiblesse visuelle.

TIGRES CERZA

 

Tigres blancs hybrides au Centre d'Étude et de Reproduction Zoologique Augeron (CERZA) d’Hermival-les-Vaux, dans le Calvados, en août 2013 (photo Ph. Aquilon).

Haro sur l’élevage de tigres blancs

Voici près de 30 ans, le zoologiste américain William Conway, ancien directeur du zoo du Bronx (1962-1999) et président de la Wildlife Conservation Society (1992-1999), fut le premier à s’opposer à l’élevage de tigres blancs en captivité. « Les tigres blancs sont des monstres, déclarait-il, estimant que ces félins présentaient un défaut héréditaire sciemment entretenu. Le rôle des zoos n’est pas de montrer des veaux à deux têtes ou des tigres blancs. »

En juin 2011, l’association des zoos nord-américains (AZA) a clairement demandé à ses membres de ne plus reproduire de tigres blancs. Une position adoptée à son tour par la BIAZA (British and Irish Association of Zoos and Aquariums) en juillet 2014.

Forts des résultats de leurs recherches, les chercheurs chinois défendent un point de vue radicalement opposé. « Nous savons désormais comment réduire ou éliminer les problèmes provoqués par la consanguinité chez les tigres blancs, assurent-ils. La mutation clairement identifiée, il devient possible d’identifier et d’apparier des tigres du Bengale porteur chacun d’une seule copie du gène récessif. D’après les lois de Mendel, la probabilité d’obtenir des tigreaux blancs est alors de 25 %. Cela permettrait d’élargir considérablement le patrimoine génétique des animaux. »

TIGRE BLANC ET TIGREAU ORANGE

 

Mâle tigre blanc hybride et l’un de ses tigreaux, porteur de la mutation récessive, né de son accouplement avec une femelle orange, en août 2014 au zoo de la Boissière-du-Doré, en Loire-Atlantique (photo Ph. Aquilon).

Défendant l’idée que les individus blancs  sont constitutifs de la diversité génétique de la sous-espèce, ces scientifiques prônent donc une gestion raisonnée de la population captive des tigres blancs du Bengale. « Personne ne sait durant combien de siècles – voire de millénaires – des tigres blancs ont vécu à l’état sauvage avant de disparaître, victimes de l’Homme. Celui-ci n’a-t-il pas aujourd’hui le devoir de sauvegarder au moins quelques tigres blancs du Bengale en bonne santé génétique ? » s’interrogent Shu-Jin Luo et Xiao Xiu.

Points de vue conciliables

Malgré les apparences, ce plaidoyer n’est pas forcément contradictoire avec le point de vue des associations zoologiques nord-américaine, britannique et irlandaise. En effet, les tigres blancs visibles aujourd’hui dans les zoos occidentaux sont tous hybrides. Seuls les spécimens élevés dans les zoos indiens appartiennent bien à la sous-espèce dite du Bengale (Panthera tigris tigris) et présentent donc un intérêt pour la conservation. Les souhaits de l’AZA comme de la BIAZA et le point de vue des scientifiques chinois ne sont donc pas antinomiques.

Actuellement, environ 2.200 tigres du Bengale survivent à l’état sauvage en Inde, au Népal, au Bhoutan, au Bangladesh et à l’ouest de la Birmanie. En 2008-2009, les zoos du sous-continent hébergeaient une centaine de tigres du Bengale blancs pour environ 265 individus orange, soit près de 27 % de la population captive. Au regard de ces données, la question soulevée par les chercheurs chinois revêt donc une certaine légitimité. Même si la pérennité ex situ de la sous-espèce ne semble pas dépendre de ces spécimens blancs, ceux-ci pourraient légitimement participer au programme d’élevage de la sous-espèce du Bengale à condition que leur « pureté » soit avérée.

TIGRE BLANC DU BENGALE BIS

 

Autre spécimen de tigre blanc du Bengale photographié en juin 2008 au zoo de New Delhi, capitale de l’Inde (photo Santosh Namby Chandran).

En outre, pourquoi faudrait-il a priori les exclure alors qu’ils existaient autrefois à l’état sauvage ? Doit-on mettre de côté tous ces individus sous prétexte des dérives initiées par certains parcs soucieux d’attirer un nombre croissant de visiteurs ? Pourquoi ne pas conserver au sein de la population captive quelques purs tigres du Bengale porteurs du gène récessif ? De temps en temps, quelques spécimens blancs verraient le jour dans les institutions hébergeant la sous-espèce du Bengale comme jadis dans la nature. Reste une dernière question : ce qui est rare suscite toujours la convoitise et les zoos du monde entier sauraient-ils alors faire montre de raison ? Leur crédibilité comme l’avenir du tigre blanc du Bengale pourraient bien en dépendre.

Sources : Scientific American, Current Biology, The Hindu, Wikipédia.