Le 26 avril 1995, Kumari, le premier éléphant d'Asie né au parc zoologique national de Washington aux États-Unis, mourrait à l’âge de 16 mois d'une maladie alors mystérieuse. En 1999, Gary Hayward, chercheur à l’université Johns-Hopkins de Baltimore, annonçait avoir identifié avec son équipe les causes de la mort soudaine de la jeune femelle : un herpèsvirus baptisé EEHV1 (EEHV étant l’acronyme anglo-saxon d’elephant endotheliotropic herpesviruses).

KUMARI

(Légende) La mort soudaine de Kumari, à 16 mois, a été provoquée par l’herpèsvirus EEHV1 (photo Jessie Cohen, Smithsonian’s National Zoo).

Selon deux articles récemment parus dans le Journal of Virology - qui publiera en décembre prochain l’intégralité des recherches du Dr Hayward, les cas graves comme celui dont fut victime Kumari seraient provoqués par des virus infectant habituellement l’espèce et non par des virus transmis au contact d’éléphants africains. Un pavé scientifique dans la mare de certains militants anti-zoos. Privilégiée au départ par les scientifiques américains, la seconde hypothèse avait en effet permis à des activistes d’exiger l’abandon des programmes d’élevage ex situ au motif que les établissements zoologiques répandraient, à travers les échanges et transferts d’animaux, l’herpèsvirus mortel.

« Les virus ne se sont pas répandus entre les zoos. »

« Nous venons d’établir que si certaines souches d’herpèsvirus identiques infectent à la fois des animaux en bonne santé et malades dans quelques installations, la majorité des souches sont différentes et il n'existe pas un seul cas avéré d’une même souche présente dans deux installations différentes, assure le Dr Hayward. Par conséquent, les virus ne se sont pas répandus entre les zoos et ont probablement pour origine des individus nés à l’état sauvage. En fait, nous avons également rencontré la même maladie, notamment chez des éléphants orphelins ou sauvages, dans plusieurs pays d’Asie et démontré que les souches de EEHV1 en Inde affichent la même diversité génétique que celles présentes au sein des zoos occidentaux. »

Selon l’immunologiste Philip Pellett sollicité pour commenter les articles de Gary Hayward, ces derniers fournissent également des données importantes soutenant l’idée que les EEHV dans leur ensemble représentent une nouvelle branche importante de la sous-famille des deltaherpèsvirus (Deltaherpesvirinae). « Les trois autres branches étant reconnues depuis plus de 30 ans, la création d'une nouvelle sous-famille serait un événement d’importance », assure le professeur de l'université de Wayne State à Detroit dans le Michigan.

DONALDSON

En mai 2009, deux éléphanteaux ont été victimes du EEHV au zoo de Whipsnade, au Royaume-Uni. Un mâle baptisé Donaldson (ici en photo) est mort le 3 mai, deux semaines avant une femelle prénommée Leelee (photo William Warby).

Sept espèces identifiées

Lors de leurs travaux, les chercheurs ont identifié sept espèces de EEHV. « Nous avons déterminé que EEHV2, EEHV3, EEHV6 et EEHV7 sont des virus endogènes naturels de l'éléphant d'Afrique, précise Gary Hayward. En revanche, EEHV1A, EEHV1B, EEHV4 et EEHV5 s’avèrent des infections apparemment naturelles et quasi omniprésentes chez les éléphants d'Asie. La plupart des adultes sains et asymptomatiques les excrètent de temps en temps par la salive ou lors du lavage de la trompe. » Le chercheur américain relève aussi qu’un unique cas d'infection inter-espèces mortelle - concernant un éléphanteau asiatique victime de EEHV3 - a été observé.

Une sous-famille aux lointaines origines

« À ce jour, l’attention étroite portée aux jeunes éléphants d’Asie dans les zoos a permis de sauver au moins neuf individus infectés », note le Dr Hayward. Cette vigilance pourrait aussi permettre de comprendre pourquoi certains animaux s’avèrent plus prédisposés que d’autres à la maladie après avoir été infectés par le EEHV1.

Depuis 1981, 54 cas de morts d’éléphanteaux en captivité ont été attribués au EEHV. En France, le seul recensé concerne Arwen, une éléphante d’Asie née le 29 mai 2012 au zoo de Pont-Scorff et morte brutalement le 24 juin 2013. « Environ 20% des éléphanteaux d’Asie sont sensibles à cette maladie hémorragique, laquelle demeure extrêmement rare chez les jeunes éléphants africains pourtant élevés par les zoos dans des conditions identiques », assure en outre Gary Hayward.

LE DR GARY HAYWARD AU VANDALUR ZOO

Le Dr Gary Hayward et de jeunes éléphants au parc zoologique d'Arignar Anna, également appelé Vandalur Zoo près de la ville de Chennai dans l'État de Tamil Nadu en Inde (avec l’aimable autorisation du Dr Gary Hayward).

Les nombreuses espèces et les sous-types très variés de EEHV sont d’anciens virus ayant évolué séparément – via l'ancêtre des éléphants modernes - des autres sous-familles d’herpèsvirus de mammifères voici près de 100 millions d'années.

Pour Philip Pellett, les travaux de Gary Hayward  et de son équipe constituent une avancée importante pour la mise en place d'outils de diagnostic et pour le développement de nouvelles approches thérapeutiques des maladies provoquées par ces virus.

L'éléphant d'Asie (Elephas maximus) est désormais classé en danger, statut donnée aux espèces confrontées à un risque très élevé d’extinction à l’état sauvage, par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). En Europe, il bénéficie d’un programme européen d’élevage géré par le zoo de Rotterdam, aux Pays-Bas.

Sources : Phys.org, American Society for Microbiology, Journal of Virology, www.elephant.se

Remerciements à Dan Albert Koehl.