Bien des auteurs se sont attaqués au mystère de la bête du Gévaudan. Les uns sous un angle résolument scientifique – qu’il s’agisse d’histoire, de zoologie et d’éthologie ou encore de sociologie, les autres sous celui du roman. Malheureusement, dans cette affaire, les confusions entre les deux approches ont été nombreuses, contribuant à ancrer certaines assertions comme vérités historiques dûment établies.

LA BETE

Paru au début de l’année 2014, La bête de Catherine Hermary-Vieille ajoute à la confusion. En effet, ce roman mélange allègrement certains faits attestés avec de pures spéculations et quelques incohérences manifestes. Comme dans la fiction publiée en 1936 par Abel Chevalley - La Bête du Gévaudan - dont la trame fut reprise en 1946 par Henry Pourrat dans son Histoire fidèle de la bête du Gévaudan, le livre de Mme Hermary-Vieille fait d’Antoine Chastel le monstre tapi dans l’ombre de la bête. Un jeune homme assoiffé de haine et de vengeance après sa capture par les Barbaresques et son émasculation en Afrique du Nord où, devenu esclave, il aurait servi comme gardien de ménagerie.

Certes, si un dénommé Antoine Chastel (20 avril 1745 – 30 mai 1823) a bien vécu au cœur de la Margeride de 1764 à 1767, ses aventures rocambolesques en Méditerranée relèvent de la plus pure imagination. Il était en fait l’un des fils de Jean Chastel (31 mars 1708 – 6 mars 1789), l’homme qui abattit le juin le 19 juin 1767 un grand canidé mâle au lieu dit la Sogne d’Auvers, près de l’ancienne paroisse de Nozeyrolles. Sous la plume de Catherine Hermary-Vieille, le père devient, lui, un sorcier vivant à l’écart de la communauté locale, ce qu’aucun document n’atteste.

Pas une preuve à se mettre sous la dent

En dépit des affirmations de quelques partisans de l’hypothèse criminelle, rien ne démontre ni ne prouve la culpabilité - ou la complicité - des Chastel père et fils dans les attaques de la bête. Mieux, les recherches généalogiques menées par Guy Crouzet ont révélé qu’Antoine Chastel, âgé de 19 ans lors des premières exactions de la bête, s’était marié et avait eu pas moins de six enfants ! Le romancier a - peut-être - tous les droits mais la précision historique aussi, surtout quand il en va de la mémoire d’un homme présenté sans preuve sous les traits d’un criminel sanguinaire.

GRAVURE

« Figure du Monstre qui désole le Gévaudan ». Gravure sur cuivre de 1764.

Par ailleurs, ce livre reprend l’hypothèse parfois avancée d’un animal exotique et plus précisément d’une hyène, sans toutefois préciser son espèce. Une théorie déjà évoquée en 1819 dans une plaquette destinée aux visiteurs de la Ménagerie du Jardin des plantes à Paris, reprise plus tard par Gérard Ménatory (1921 – 1998), le fondateur du parc à loups du Gévaudan ou encore par Franz Jullien, ancien taxidermiste du Muséum nationale d’histoire naturelle. Ce dernier désigne plus précisément la hyène rayée (Hyaena hyaena). Or, outre l’absence du moindre élément tangible suggérant qu’Antoine Chastel ait un jour traversé la Méditerranée ou possédé un tel animal, le dressage d’une hyène apprivoisée à l’attaque apparaît bien improbable… Et les formules dentaires des hyènes rayées (I 3/3 + C 1/1 + PM 4/3 + M 1/1) ou tachetées (I 3/3; C 1/1; Pm 3-4/4; M 1/1) ne correspondent pas à celle de l’animal tué par Jean Chastel en juin 1767. Qu’à cela ne tienne ! La contradiction est vite résolue par l’auteure imaginant un accord secret et un tour de passe-passe entre le seigneur local et le vieux Chastel. Un bon gros loup tiré dans les parages aurait été exposé à la foule à la place de la redoutable hyène. Laquelle aurait été enterrée au côté de son terrible maître - lui aussi tué par le père Chastel - dans les profondeurs des bois de la Ténazeyre. Seul hic, Antoine Chastel s’est éteint près d’un demi-siècle plus tard, à l’âge de 78 ans.

Malgré ces incohérences et la mention « roman » figurant en couverture, quelques critiques entretiennent toutefois le doute, comme celle de France Info suggérant que Catherine Hermary-Vieille aurait peut-être trouvé la « clef de l’énigme ». Eh bien non, La Bête reste une œuvre de pure fiction à l’instar de tant d’autres avant elle.

HERMARY-VIEILLE Catherine, La bête, janvier 2014, Albin Michel, 154 p., 15 €.