« J'ai commencé à soupçonner qu'il pourrait y avoir davantage d’espèces de sakis lors de mes recherches en Équateur », se souvient le Dr Laura K. Marsh dont les travaux sont à l’origine d’une importante révision taxonomique du genre Pithecia.

Révélant l’existence de cinq nouvelles espèces, son étude a été présentée en août 2014 lors du 25e Congrès de la Société internationale de primatologie à Hanoï au Vietnam. Elle a également été publiée cet été dans Neotropical Primates, revue éditée conjointement par le groupe des spécialistes des primates de la Commission de sauvegarde des espèces de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et l’ONG Conservation International.

« Plus j’observais les singes, plus j’étais convaincue que  les scientifiques avaient, pendant près de deux siècles, sous-estimé  la diversité des sakis », précise Laura Marsh.

SAKI DE MITTERMEIER

Saki de Mittermeier (Pithecia mittermeieri), l’une des cinq nouvelles espèces découvertes par Laura Marsh.  Ici, un mâle juvénile (© Conservation International / photo Russell A. Mittermeier).

Espèces, sous-espèces et variantes

Durant de nombreuses années, seules cinq espèces de sakis du genre Pithecia ont été officiellement reconnues. L'étude porte désormais  à seize - dont cinq nouvelles pour la science - le nombre d’espèces de ce genre. Trois étaient préalablement considérées comme des sous-espèces et trois autres, déjà décrites, comme de simples variantes.

Les cinq nouvelles espèces sont confinées au Brésil, au Pérou et à la Bolivie alors que l’aire de répartition des sakis couvre l’ensemble de la forêt amazonienne. Trois d’entre elles sont endémiques du Brésil et une du Pérou. Cette révision élève à 145 le nombre d’espèces de primates vivant au Brésil, pays abritant le plus d’espèces sur son territoire.

Les travaux du Dr Marsh, directrice et cofondatrice du Global Conservation Institute, sont l’aboutissement d’une décennie de recherches menées à la fois sur des individus vivants, sur des clichés photographiques et sur des spécimens conservés dans 36 musées d’Amérique du Nord et du Sud, d’Europe et du Japon.

SAKI A FACE DOREE

Saki à face dorée (Pithecia chrysocephala). Ici une femelle adulte en captivité au Pays-Bas (© Conservation International / photo Russell A. Mittermeier).

Tête réduite en guise de souvenir !

Originaires des forêts tropicales d’Amérique du Sud et essentiellement frugivores, les sakis ont un comportement insaisissable rendant leur observation difficile. Comme tous les primates d'Amérique latine, ces singes souffrent de la dégradation et de la fragmentation de leur habitat. Tués pour leur viande, les sakis sont aussi chassés pour être vendus comme animaux de compagnie ou trophées. Leur queue sert de plumeau et leur peau est employé pour la confection des chapeaux. En Équateur, leur têtes réduite est même proposée comme souvenir aux touristes !

Indicateurs de la santé des écosystèmes
« Essentielle pour la conservation et la sauvegarde de ces singes, la révision taxonomique des sakis constitue une étape majeure dans la compréhension de la diversité des primates en Amazonie et dans le monde »,  affirme le Dr Anthony B. Rylands, chercheur à Conservation International. « Dans les années 1980, environ 180 espèces de primates étaient répertoriées sur la planète. Grâce au dévouement et à la compétence des chercheurs comme Laura Marsh, nous appréhendons mieux cet ordre de mammifères désormais fort de 496 espèces. »

PITHECIA CAZUZAI & PITHECIA ISABELA

Couples de sakis de Cazuza et de sakis d'Isabel (© Conservation International/ illustration de Stephen Nash).

Tout à la fois disséminateurs de graines, prédateurs et proies, ces singes jouent un rôle majeur au sein des forêts tropicales humides. « Comme de nombreux primates originaires de ces milieux, les sakis sont d'excellents indicateurs de la santé des écosystèmes forestiers tropicaux », renchérit le Dr Russell A. Mittermeier, président de Conservation International. « Cette révision du genre Pithecia démontre clairement à quel point nos connaissances de la diversité du monde naturel qui nous entoure et dont nous dépendons tant sont limitées. »

PITHECIA PISSINATII & PITHECIA MITTERMEIERI

Couples de sakis à tête chauve de Pissinatti et de sakis Tapajós de Mittermeier (© Conservation International/ illustration de Stephen Nash).

Deux nouvelles espèces -  Pithecia mittermeieri et Pithecia rylandsi – portent désormais le nom de ces deux primatologues, respectivement président et vice-président du groupe de spécialistes des primates de la Commission de la sauvegarde des espèces de l’UICN. Deux autres - Pithecia pissinattii  et Pithecia cazuzai - ont été baptisées en l’honneur de personnalités importantes de la primatologie contemporaine : Alcides Pissinatti - vétérinaire, cofondateur et directeur du centre de primatologie de Rio de Janeiro, et José de Souza e Silva-Júnior « Cazuza », l’actuel conservateur des mammifères du Museu Paraense Emílio Goeldi à Belém (Brésil). Enfin, la dernière espèce - Pithecia isabela –rend hommage à Isabel Godin des Odonais,l’unique survivante d'une expédition de quarante-deux personnes qui parcourut près de 4.830 km dans le bassin amazonien au 18ème siècle.

PITHECIA RYLANDSI

Couple de sakis à tête chauve de Rylands (© Conservation International/ illustration de Stephen Nash).

Écotourisme et études de terrain

La révision des sakis coïncide avec l’intérêt croissant de la Société internationale de primatologie pour l’émergence de l’écotourisme relatif aux primates. Selon le Dr Mittermeier, « ces animaux  occupent une place de plus en plus importante dans l'économie des sociétés locales grâce à un écotourisme  s’inspirant du « bird-watching », une industrie pesant désormais plusieurs milliards de dollars à travers le monde. »

Longtemps peu étudiés dans leur habitat naturel, les sakis ne disposent pas d’un statut de conservation très sûr. Il est notamment difficile de savoir si ces singes sont confrontés à un risque d’extinction. Laura Marsh espère que ses découvertes encourageront les recherches sur le terrain. « Elles ne sont envisageables que si l’on dispose d’une taxonomique sérieuse », relève-t-elle. « Il faut maintenant étudier l’état des populations existantes, préciser les limites de leurs aires de distribution respectives et évaluer l’impact des activités humaines sur les différentes espèces de sakis. »

SAKI A FACE BLANCHE

Spécimen considéré comme appartenant à l’espèce Pithecia pithecia, le saki à face blanche, en captivité dans la grande serre du parc zoologique de Paris (photo Ph. Aquilon).

La révision du statut des sakis pourrait aussi avoir des conséquences ex situ. Un programme européen d'élevage du saki à face blanche (Pithecia pithecia) est en effet mené par  l’association européenne des zoos et aquariums (EAZA) et géré par le parc anglais de Paignton. Or la révision taxonomique proposée par Laura Marsh concerne notamment ce saki, la sous-espèce Pithecia pithecia chrysocephala ayant été érigée au rang d’espèce et une partie de la population de la sous-espèce nominale  P. pithecia pithecia dorénavant considérée comme appartenant à l’espèce Pithecia chrysocephala…

Pour finir, voici la revue de détails des seize espèces de sakis du genre Pithecia selon la nouvelle taxonomie :

° saki à face blanche ou saki à face pâle (Pithecia pithecia), 1766.

° saki moine ou saki à perruque (Pithecia monachus), 1812.

° saki lustré (Pithecia inusta), 1823.

° saki poilu (Pithecia hirsuta), 1823.

° saki du rio Tapajós ou saki à tête chauve de Gray(Pithecia irrorata), 1842.

° saki à face dorée (Pithecia chrysocephala), 1850.

° saki à pattes blanches ou saki chamois (Pithecia albicans), 1860.

° saki de Miller (Pithecia milleri), 1914.

° saki du Napo (Pithecia napensis), 1938.

° saki de l’Équateur (Pithecia aequatorialis), 1987.

° saki à tête chauve deVanzolini (Pithecia vanzolinii), 1987.

° saki de Cazuza (Pithecia cazuzai), 2014.

° saki d’Isabel (Pithecia isabela ), 2014.

° saki Tapajós de Mittermeier (Pithecia mittermeieri), 2014.

° saki à tête chauve de Pissinatti (Pithecia pissinattii), 2014.

° saki à tête chauve de Rylands (Pithecia rylandsi), 2014.

Sources : Neotropical Primates, Conservation International, UICN, mongabay.com