Selon une récente étude australienne, le dingo, introduit en Australie entre 3000 et 5000 ans avant notre ère, mérite d’être érigé au statut d’espèce à part entière et ne devrait plus être considéré comme une sous-espèce du loup gris (Canis lupus), à l’instar du chien domestique (Canis lupus familiaris). Les scientifiques proposent de revenir au nom d’espèce Canis dingo attribué en 1793 à ce canidé sauvage par le médecin et naturaliste allemand Friedrich Albrecht Anton Meyer (1768-1795).

La classification du dingo repose sur une description et un dessin datant du XVIIIème siècle, issus du journal du capitaine Arthur Phillip (1738-1814), premier gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud et fondateur de Sydney. Or le récit de l’officier de marine britannique ne mentionne pas les caractéristiques physiques propres au dingo. « Jusqu’à présent, c’est tout ce que la science connaissait du dingo originel », assure  Mike Letnic de l’Université de Nouvelle-Galles-du-Sud.

ILLUSTRATION DINGO

Reproduction de l’illustration du dingo originel publiée en 1789 dans The Voyage of Governor Phillip to Botany Bay.

Afin de contribuer à la sauvegarde du dingo, une équipe de chercheurs australiens a donc souhaité décrire «  de façon plus scientifique » le plus grand prédateur terrestre d’Australie et mettre en avant ses caractéristiques morphologiques.

Un canidé distinct du chien

Pour les auteurs de l’étude, « une bonne compréhension de la taxonomie des espèces menacées est essentielle pour définir des priorités de conservation et développer  des stratégies de gestion ». L'hybridation s’avère en effet une menace pour la sauvegarde des espèces puisqu’elle compromet l'intégrité de lignées évolutives uniques.

Taxon controversé, le dingo est précisément menacé par l’hybridation. Être capable de reconnaître les purs dingos des individus hybridés avec des chiens féraux est crucial à l’heure où certaines régions australiennes entendent protéger les dingos tandis que nombre de fermiers les exterminent, les percevant comme une menace pour leur bétail.

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Le dingo est classé vulnérable, c’est-à-dire confronté à un risque élevé d’extinction à l’état sauvage, par l’Union internationale pour la conservation de la nature (photo Jarrod Amoore).

Des indices génétiques suggèrent que les dingos descendent de chiens domestiques originaires de l’est de l’Asie. « Après leur arrivée et durant plus de 3000 ans, ces animaux ont été soumis à un isolement qui les a conduits à devenir des canidés à part, » relèvent les chercheurs dans la synthèse de leur étude publiée en mars 2014. « Le dingo se distingue du chien domestique, affirme M. Letnic. Par rapport aux chiens de taille similaire, les dingos possèdent des museaux plus longs et plus fins. Comme les loups, les dingos du XIXème siècle que nous avons examinés ne possèdent pas d'ergots sur les pattes arrière, à la différence de certaines races de chiens. »

S’appuyant sur des caractéristiques comportementales, morphologiques et moléculaires, les scientifiques australiens soutiennent que le dingo diffère du loup, du chien chanteur de Nouvelle-Guinée (Canis lupus hallstromi) et du chien domestique. « Les dingos se sont reproduits de façon efficace et isolée dans un milieu naturel non perturbé. Tout comme Canis hallstromi, ils peuvent donc être considérés comme un taxon distinct. » Le débat est ouvert…

CHIEN CHANTEUR DE NOUVELLE-GUINEE

L’une des deux seules photos connues d’un chien chanteur de Nouvelle-Guinée à l’état sauvage. Ce cliché a été pris en 2012 par Tom Hewitt, directeur d’Adventure Alternative Borneo, lors d’une expédition dans les montagnes de Papouasie.

Morphotype de référence

En 1788, les premiers colons européens et leurs chiens débarquent sur le sol australien. Avec, pour corollaire, l’hybridation des dingos. Et près de deux siècles plus tard, en l’absence de toute description de référence et de spécimens originaux, il devient difficile de distinguer les purs dingos des hybrides. « Les méthodes actuelles de classement des dingos reposent sur des critères assez pauvres, constatent les scientifiques. D’une part, les variations naturelles chez ces canidés sont mal connues. De l’autre, on ignore si l'hybridation a pu modifier le génome des spécimens de référence ayant vécu après 1900. »

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Deux portées de dingos capturés par des chasseurs en 1933 dans le Queensland, au nord-est de l’Australie.

Si les chercheurs australiens croient que de purs dingos subsistent toujours dans certaines contrées australiennes, ils ne peuvent le prouver, ne disposant d’aucun ADN type. D’où leur idée de proposer une description de référence du dingo, établie d’après des individus ayant vécu au XIXème siècle et peu susceptibles d'avoir été marqués par l'hybridation. « Notre objectif consistait à établir les caractéristiques physiques des dingos avant le début du XXème siècle, lorsque leurs contacts avec les chiens étaient peu nombreux, et à les comparer à celles des dingos actuels », précise Mike Letnic. 

Pour cela, l’équipe a étudié 69 squelettes et peaux de spécimens antérieurs à 1900 dans des musées et des sites archéologiques d’Europe, d’Australie et d’Amérique. Ces recherches ont dévoilé que le dingo pré-1900 présentait un corps fin avec une tête assez large, un museau long, des oreilles pointues, une queue touffue et une masse oscillant de 15 à 20 kg.

DINGO FENCE

Destinée à protéger les élevages de moutons des incursions des dingos, la « Dingo Fence » est considérée, avec ses 5.320 kilomètres, comme la plus longue clôture construite au monde. Haute de 1,80 m, la clôture en grillage s'enfonce 30 cm sous terre (photo Peter Woodard).

Des robes variées

« Nos travaux ont aussi révélé que les purs dingos ne sont pas uniquement jaunes, souligne Mike Letnic. Leur pelage possède cinq couleurs de base : le jaune, le brun, le roux, le blanc et le noir. Les échantillons de peaux que nous avons examinés suggèrent d’ailleurs une grande variabilité dans la couleur des dingos avec des combinaisons de jaune, de blanc et de roux mais aussi des robes plus sombres, allant de l'ocre au noir. Le spécimen dessiné dans l’ouvrage d’Arthur Phillip était uniformément brun sur le dos, avec la gueule, les pieds et les parties inférieures blancs. D'autres dessins antérieurs à 1800 montrent des animaux brun foncé, brun rougeâtre ou couleur sable. Pourtant, beaucoup de gens pensent que les animaux noirs ne peuvent être des dingos et les tuent ! »

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Individu sauvage au pelage noir capturé en 2009 par un piège photographique au Mount Royal National Park en Nouvelle-Galles du Sud (photo Doug Beckers).

Établir une grille de classification claire et cohérente permettant de distinguer purs dingos et hydrides semble relever de la gageure. Pourtant, cette étude a permis de définir les limites morphologiques des animaux susceptibles d’êtres considérés comme des dingos. Ses auteurs espèrent qu’elle permettra une nouvelle approche et une meilleure connaissance des populations de dingos et de leur importance dans la biodiversité australienne. Les dingos y jouent un rôle essentiel en limitant la prolifération des kangourous, des wallabies ou des renards roux.

Sources : CROWTHER M. S., FILLIOS M., COLMAN N.,  LETNIC M., « An updated description of the Australian dingo (Canis dingo, Meyer, 1793) », in Journal of Zoology, mars 2014, The Guardian, zootierliste.de.

Actuellement, en France, le Parc de l’Auxois (21), le Domaine des fauves (38) et le Spaycific'zoo (72) élèvent des dingos. Le Parc Merveilleux, au Luxembourg, en hébergent également.