« Depuis l’Antiquité, les hommes se sont intéressés à ces singes, captivants et effrayants à la fois, aux comportements étrangement ressemblants aux nôtres ! Entre eux et nous, un lien s’est tissé au fil des siècles, marqué par une oscillation permanente entre fascination et répulsion. C’est là une véritable histoire de nos représentations collectives qui en dit long sur le propre de l’Homme et le devenir humain des grands singes. Aujourd’hui, où en sommes-nous de cette ouverture commune au monde entre hommes et singes ? »

Tel est le sujet de l’émission « La Marche des sciences » d’Aurélie Luneau, diffusée jeudi 27 décembre 2012 sur France Culture avec, comme invitées, Chris Herzfeld et Florence Perroux.

Philosophe des sciences, artiste et spécialiste de l’histoire de la primatologie et des relations entre humains et grands singes, Chris Herzfeld a publié l’année dernière une « Petite histoire des grands singes »  au Seuil  (collection Science ouverte) et  « Wattana. Un orang-outan à Paris » édité aux éditions Peyot. Responsable conservation et pédagogie au zoo de la Palmyre (Charente-Maritime), Florence Perroux est l’auteur de « Gorilles, portraits intimes », ouvrage illustré par les photos en noir et blanc de Sébastien Meys et paru en 2012 aux éditions du Pommier.

L’instant magique de la première rencontre

La passion de ces deux femmes pour les grands singes est née dans des parcs zoologiques. Pour Chris Herzfeld, le premier vrai contact a eu lieu en 1996 au zoo d’Anvers (Belgique) lorsqu’elle a passé un mois avec Victoria, une femelle gorille des plaines de l’Est (Gorilla beringei graueri), sous-espèce originaire de la zone orientale de la République démocratique du Congo. « J’ai voulu passer toutes mes journées avec elle, la découvrir, essayer de comprendre ce qu’elle vivait au quotidien » raconte la philosophe. «  J’ai alors commencé une série de portraits de grands singes afin de témoigner de ce qu’ils sont, non en les présentant comme des victimes mais en mettant en lumière leur beauté, leur dignité, leur grandeur. »

PETITE HISTOIRE DES GRANDS SINGES

HERZFELD Chris, Petite histoire des grands singes, Paris, Le Seuil, Science ouverte, 2012, 210 p.

Pour Florence Perroux, l’intimité avec les gorilles remonte à 2005 lorsqu’Ibana, une femelle née à Zurich, a rejoint, accompagnée de sa soigneuse suisse, le zoo de la Palmyre où elle vit toujours. « De cette double rencontre est né un intérêt puis une passion, vite devenue dévorante, pour ces animaux » se souvient la jeune femme. Mais pourquoi les gorilles ? « Tous les primates, et notamment les grands singes, m’intéressent », assure Florence Perroux, «  mais les gorilles restent à part en raison de leur  personnalité et de leur extrême sensibilité. »

À la différence du chimpanzé, au comportement explosif, ou de l’orang-outan difficile à cerner, « le gorille est tout en subtilité », explique-t-elle, « ce qui est paradoxal pour le plus grand des primates ». Et d’évoquer la question du regard, si important chez les gorilles, notamment les mâles adultes. « Il m’arrive de soutenir le regard d’un dos argenté sans souci mais tout dépend de l’histoire de l’individu et du contexte. Pour se faire accepter et bien voir, il faut savoir ne pas trop insister. »

La frontière homme-animal, concept dépassé ?

Ayant choisi de travailler sur les gorilles, orangs-outans, chimpanzés et bonobos (délaissant les gibbons, singes anthropomorphes les moins proches de l'homme), Chris Herzfeld s’interroge sur cette frontière homme-animal qu’elle récuse, la considérant comme dépassée. Elle s’enorgueillit d’avoir prouvé, grâce à ses observations sur Wattana, que les orangs-outans sont capables de réaliser des nœuds complexes, ce que réfutaient certains spécialistes de la cognition animale. L’occasion aussi de rappeler que l’homme ne descend pas du singe mais partage avec les grands singes des ancêtres communs.

De Carthage au Jardin des Plantes

L’émission de France Culture retrace également les grandes lignes de la primatologie dont l’histoire remonte à l’Antiquité avec les textes de l’explorateur carthaginois Hannon (vers – 500 avant J.C.).  Si Clause Gallien au IIème siècle puis Edward Tyson au XVIIème siècle pratiquent des dissections de grands singes, la primatologie prend vraiment son envol au siècle des Lumières lorsque « l’homme devient une question », rappelle Chris Herzfeld.

JOCKO BUFFON

Le jocko. Histoire naturelle générale et particulière par Buffon et Daubenton (Photo BnF).

En 1740, le premier chimpanzé vivant arrive à Paris. Il s’agit sans doute du fameux Jocko cher au naturaliste Buffon (1707-1788), dont le spécimen naturalisé est toujours conservé au Muséum National d’Histoire Naturelle de Paris.  De son côté, le hollandais Aernout Vosmaer (1720-1799) proposera la première description réaliste de l’orang-outan grâce à ses observations sur une femelle installée dans la Ménagerie du Prince d’Orange-Nassau, près de La Haye.

Les prénoms : un choix révélateur

À l’époque, les singes reçoivent couramment des prénoms humains. Au siècle dernier, l’heure du thé au zoo de Londres, celles de l’apéritif à Détroit et du dîner à New-York constituèrent longtemps des  attractions prisées des visiteurs. Un anthropomorphisme aujourd’hui révolu, non sans quelques excès inverses.

CHIMPANZES ZURICH

Le repas des chimpanzés au zoo de Zurich (Suisse). Coll. particulière.

Ainsi Jane Goodall fut l’objet de vives critiques lors des ses premières recherches au début des années 1960 à Gombe, en Tanzanie. Il lui fut reproché d’avoir donné des prénoms aux chimpanzés qu’elle observait sous prétexte que cela ne satisfaisait pas aux impératifs d’objectivité inhérents à la recherche scientifique. Dans les années 1970, Gérard Dousseau, chef-soigneur de la Ménagerie du Jardin des Plantes à Paris, ne fut pas autorisé à donner un pneu à Toto, gorille mâle vivant seul dans sa cage.

Florence Perroux admet se battre dans le cadre de son travail au zoo de la Palmyre pour que les prénoms attribués aux grands singes diffèrent de ceux donnés aux humains, « même s’ils ont besoin d’êtres nommés car ce sont des individus et l’identification par les seules puces électroniques ne suffit pas ».

Sauvages ou captifs, des animaux identiques

 

Refusant la séparation radicale entre animaux captifs et spécimens vivant en milieu naturel par l'affirmation d'une moindre authenticité des premiers par rapport aux seconds, Chris Herzfeld entend montrer que ces individus partagent les mêmes caractères essentiels et a forgé le concept de « concilience » à propos des primates vivant à proximité des humains. La chercheuse et philosophe défend l’idée que les grands singes partagent avec l’homme une exceptionnelle plasticité comportementale. Et de citer en exemple la bipédie de Paki, gorille du zoo du Bronx  à New-York et désormais pensionnaire du Louisville Zoo dans le Kentucky, ou celle de l’orang-outan Teak, toujours à Louisville, passant 90% de son temps sur ses deux jambes.

WATTANA

HERZFELD Chris, Wattana. Un orang-outan à Paris, Paris, Payot & Rivages, 2012, 288 p.

Florence Perroux refuse, elle aussi, de scinder les grands singes entre captifs et individus vivant à l’état sauvage, à l’heure où un courant de pensée prétend que les animaux en captivité n’auraient plus guère à voir avec ceux évoluant en milieu naturel. « Je lutte contre cette idée là », précise-t-elle. « Ce sera peut-être le cas à très longue échéance mais on ne peut prétendre  cela aujourd’hui ! »  « Simplement, le contexte dans lequel évoluent ces animaux explique qu’ils développent des comportements différents. »

Comme le fait remarquer Chris Herzfeld,  peu de primatologues mènent conjointement des travaux,qu'elle juge «complémentaires»,  in et ex situ : « Frans de Waal poursuit ses recherches exclusivement au Yerkes National Primate Research Center à Atlanta (EU) tandis que  Jane Godall, Dian Fossey et Biruté Galdikas, initiatrices des études de terrain à long terme, se sont uniquement consacrées aux recherches in situ. » Aujourd’hui encore, le japonais Tetsuro Matsuzawa est l’un des rares à associer études en laboratoire et sur le terrain à Bossou, en Guinée.

Place aux tablettes numériques

Des tablettes dans les enclos ? Co- fondatrice du GAEP (Great Apes Enrichment Project), association visant à promouvoir l'enrichissement du milieu des grands singes auprès des soigneurs, du public et des responsables de parcs zoologiques, Chris Herzfeld est très sensible à cette question qui préoccupe aussi Florence Perroux. Laquelle envisage de proposer aux grands singes élevés à La Palmyre des tablettes numériques, comme cela se pratique déjà dans certaines institutions outre-Atlantique ! « Ces animaux ont besoin d’énormément de stimulation et d’attention de la part de celles et ceux qui s’en occupent, » souligne-t-elle, « même si la mise en place de nouveaux dispositifs nécessite de longues réflexions, notamment pour la sécurité des animaux, du personnel et des installations. »

GORILLES PORTRAITS INTIMES

PERROUX Florence & MEYS Sébastien, Gorilles, portraits intimes, Le Pommier, 2012, 144 p.

« La conscience de soi des grands singes a été  montrée et démontrée », précise Florence Perroux.  « Ces primates nous apprennent des choses tous les jours ! Ce sont des animaux particuliers dont le secteur n’est pas accessible à l’ensemble du personnel pour des questions d’hygiène puisqu’ils sont sensibles aux mêmes germe que nous et parce que ce sont toujours les mêmes soigneurs qui s’occupent des grands singes. Ceux-ci bénéficient d’un traitement spécifique et ont un rapport particulier avec les gens qui veillent sur eux. »

À la conquête de l’espace

Le débat évoque encore le « devenir humain » des singes élevés dans des familles humaines dès leur plus jeune âge, comme ce fut le cas aux États-Unis dans les années 1960 lors des programmes d’apprentissage de la langue des signes ou de systèmes iconiques. À l’instar de la femelle chimpanzé Washoe, généralement considérée comme le premier primate non-humain à acquérir un langage humain, ces animaux ne se reconnaissaient pas comme singes mais se désignaient comme humains !

WASHOE

Washoe utilisait environ 250 signes qui formaient son « lexigramme» (Photo DR).

L’occasion d’évoquer également la contribution des grands singes à l’exploration spatiale avec notamment les chimpanzés Enos ou Ham. Envoyé dans l’espace par les Américains le 31 janvier 1961, ce dernier vivra ensuite 17 ans au Parc zoologique de Washington avant de rejoindre le zoo de Caroline du Nord, à Asheboro.

L’écotourisme, une solution fragile

Pour conclure, l’émission aborde la problématique de l’écotourisme, à laquelle Dian Fossey était farouchement opposée. « Il s’agissait d’une démarche extrême mais la situation était très particulière avec un braconnage intense soutenu par les autorités » tempère Florence Perroux. « Deux gorilles de montagne avaient d’ailleurs été capturés puis envoyés en Allemagne où ils ont survécu  quelques années. » (*)

PARC DES VIRUNGA

Gorilles de montagne dans le Parc national des Virunga en République démocratique du Congo (Photo Website of Virunga National Park).

« S’il est bien encadré, l’écotourisme participe à la protection des grands singes » affirme Florence Perroux, données à l’appui : environ 280 gorilles de montagne étaient recensés du vivant de Dian Fossey contre 786 aujourd’hui. Devenu indispensable à la survie des gorilles de montagne au Rwanda, en Ouganda et en République démocratique du Congo (même si, depuis 2012, la reprise des conflits entre milices assombrit l’avenir du Parc national des Virunga, également menacé par l’exploitation pétrolière), cet écotourisme passe par l’implication des populations locales. Au Congo, il se développe également pour deux groupes de gorilles de plaines de l’Ouest (Gorilla gorilla gorilla), toutefois plus difficiles à approcher.

Passionnante, cette émission (à télécharger ou réécouter durant 1000 jours) est enrichie d’extraits d’enregistrements de gibbons et d’hamadryas réalisés dans les années 1960 par Ludwig Karl Koch et par la chanson « Pépée » écrite par Léo Ferré en hommage à son chimpanzé.

(*) Il pourrait s'agir des deux femelles gorilles de montagne (Gorilla beringei beringei) Coco et Pucker, arrivées en 1969 au zoo de Cologne, où elles ont vécu jusqu'en 1978.

Liens :

http://www.franceculture.fr/emission-la-marche-des-sciences-les-grands-singes-et-nous-2012-12-27 (site de l’émission « La Marche des sciences »)

http://www.chrisherzfeld.com (site de Chris Herzfeld)

http://www.gorilles-portraits-intimes.com (site consacré à l’ouvrage de Florence Perroux et Sébastien Meys)

http://www.zoo-palmyre.fr (site du zoo de La Palmyre)