Avec la mort de « Georges le solitaire », le 24 juin dernier au centre de recherche Charles-Darwin à Puerto Ayora, sur l’île Santa Cruz dans l'archipel des Galápagos (Équateur), la sous-espèce de tortue géante Chelonoidis nigra abingdoni, parfois considérée comme une espèce à part entière (Chelonoidis abingdonii), s’éteignait définitivement. Ce mâle, âgé d’une centaine d’années, était considéré comme l’ultime représentant de ce taxon. Découvert en 1971 sur l’île Pinta par des chasseurs de chèvres, « Georges le solitaire » fut alors transféré à la station Charles-Darwin. Les scientifiques espéraient que l’animal se reproduirait avec l’une des neuf autres sous-espèces de tortues géantes des Galápagos afin que son génotype soit conservé par ses descendants.

GEORGES LE SOLITAIRE 01

Ainsi, « Georges le solitaire » partagea-t-il  son enclos avec notamment deux femelles génétiquement proches, originaires de l’île Española. Malheureusement, toutes ces tentatives de reproduction ont été vaines. Aucun des 16 œufs pondus en juillet 2008 et des 5 autres pondus l’année suivante par l’une des compagnes de Georges n’a éclos. Pourtant, un (très) mince espoir subsiste encore. D’ailleurs, l’UICN (Union internationale pour la conservation de la nature) a seulement déclaré Chelonoidis nigra abingdoni éteinte à l’état sauvage.

Et si Georges n'était pas le dernier  ?

Selon une équipe de l’Université de Yale (Connecticut), la mort de Georges n’a peut-être pas sonné le glas de sa sous-espèce car un autre spécimen pourrait survivre sur l’île Isabela, également appelée île Albemarle. Ces chercheurs ont récemment collecté l’ADN de quelque 1.600 tortues géantes au Nord de cette île, la plus vaste de l’archipel. L’analyse de ces échantillons a révélé que 17 spécimens étaient des hybrides dont l’un des parents appartenait à la sous-espèce Chelonoidis nigra abingdoni. Plus intéressant encore, cinq d’entre eux étaient des juvéniles, ce qui signifierait qu’un (ou plusieurs) pur(s) représentant(s) de cette sous-espèce pourrait survivre dans une partie reculée de l’île !

« L’objectif de la mission que nous mènerons au printemps prochain sera de rechercher ces éventuels survivants et de récupérer les hybrides » a déclaré Gisella Caccone au nom de l’Université de Yale. « Nous espérons que la mise en place d’un programme spécifique de reproduction nous permettra, à terme, de réintroduire cette (sous-)espèce dans son habitat originel sur l’île Pinta. »  Ce dernier a longtemps souffert de la présence des chèvres, introduites par l’homme. À l’issu du programme destiné à éradiquer ces caprins de l’île, la végétation semble désormais reprendre ses droits, rendant envisageable la réintroduction de tortues.

TORTUE DES GALAPAGOS

Tortue des Galápagos (Chelonoidis nigra) en captivité au zoo de La-Boissière-du-Doré (photo Philippe Aquilon).

Mais comment des individus de cette sous-espèce, originaire de l’île Pinta, se seraient-ils retrouvés près du volcan Wolf, sur l’île Isabel, distante de 60 km ? Récusant l’idée d’une arrivée « naturelle » par l’océan, les chercheurs optent plutôt pour une introduction humaine par des marins au XIXe siècle.

De (très) jeunes descendants d’une espèce supposée éteinte

Le volcan Wolf se trouve près de la baie Banks où les marins, en particulier les pirates et les chasseurs de baleines, abandonnaient des tortues capturées sur d’autres îles lorsqu’ils n’avaient plus besoin de cette source de nourriture. Il y a quelques mois, des scientifiques de Yale y ont déjà effectué une étonnante découverte. Intrigués par la forme de la carapace de certaines tortues censées appartenir à l’espèce Chelonoidis becki  (parfois considérée comme une sous-espèce), ils ont procédé à des tests ADN. Ceux-ci ont démontré qu’il s’agissait d’individus hybridés avec Chelonoidis elephantopus, endémique de l'île de Floreana (encore dénommée île Santa María ou île Charles) située à environ 200 km du volcan Wolf. Une espèce considérée comme éteinte peu après le voyage de Charles Darwin aux Galapagos, en 1835 !

VOLCAN WOLF

Point culminant de l'archipel des Galápagos, le volcan Wolf culmine à 1707 m d'altitude (photo Leon Brocard, Wikipédia).

Les plus jeunes hybrides ayant moins de quinze ans, les scientifiques ont en déduit que leurs parents devaient être toujours vivants. Disparues durant 150 ans, les Chelonoidis elephantopus existeraient donc toujours. Grâce aux profils génériques établis, les chercheurs ont même conclu qu’au moins 38 Chelonoidis elephantopus s'étaient reproduits sur l’île Isabel. Pour l’heure, les géniteurs des actuelles hybrides n’ont pas été retrouvés.

Haro sur les rats

Par ailleurs, une gigantesque opération d'éradication des rats sur deux îles inhabitées, Pinzón et Plaza Sud, a débuté jeudi dernier avec pour objectif de tuer près de 180 millions de rats menaçant la survie des reptiles et des colonies d’oiseaux. Dévorant en particulier les œufs, les rongeurs mettent en péril l’avenir des tortues géantes mais aussi des iguanes, lézards, pinsons et autres faucons. Particulièrement infestées, les deux îles compteraient 10 rats au mètre carré ! « C'est l'un des pires problèmes des îles Galápagos car les rats se reproduisent tous les trois mois et dévorent tout », assure en substance Juan-Carlos Gonzalez, un expert local en protection de la nature.

ILE PINZON

Le gouvernement équatorien espère éradiquer les rats de l'île Pinzón d'ici 2020 (Photo Galapagos National Park Service).

Un hélicoptère a déversé 22 tonnes d'un poison spécialement mis au point aux États-Unis. L’opération de dératisation vise à débarrasser d'ici 2020 l'archipel de ces rongeurs arrivés par bateau dès le XVIIe siècle. Le raticide est conditionné dans des petits cubes bleu clair d'un cm3, supposés attirer les rats mais repousser les autres espèces. Ces cubes se désintègrent en une semaine. Le poison contient un puissant anti-coagulant desséchant entièrement les rats morts.

Par précaution, 34 buses des Galápagos (Buteo galapagoensis) ont été capturées sur l’île Pinzón pour éviter qu'elles ne consomment des rats empoisonnés. Ces rapaces seront relâchés en janvier. Sur Plaza Sud, une quarantaine d’iguanes ont également été mis à l'abri.

Espérons simplement que l’homme ne jouera pas, une fois encore, les apprentis sorciers…

Des tortues des Galápagos sont notamment élevés dans les parcs animaliers de La-Boissière-du-Doré (44) et à la Ferme aux Crocodiles de Pierrelatte (26) en France, aux zoos de Servion et de Zurich en Suisse ainsi qu'au Durrell Wildlife Park de Jersey.  L'unique spécimen captif connu en Europe de Chelonoidis nigra abingdoni (la sous-espèce de Georges) a vécu au zoo de Londres au début du XXe siècle.

Sources : Daily Times, Le Nouvel Observateur, AFP, site « livescience.com », Wikipédia.