Le pizzly sera-t-il l’avenir de l’ours polaire ? Réchauffement climatique oblige, la question n’a aujourd’hui plus rien de farfelue. Le sujet a d’ailleurs été débattu en début de semaine lors du premier colloque français consacré à l’ours polaire (voir article sur ce blog).

Mais d’abord, qu’est-ce donc que le pizzly, également appelé grolar ? Un ours hybride fertile, issu du croisement entre ours polaire (Ursus maritimus) et ours brun grizzly (Ursus arctos horribilis).

PIZZLY 01

Le premier pizzly attesté à l'état sauvage a été abattu en 2006 au Canada (Photo dailymail.co.uk). Le pizzly, épiphénomène ou péril sérieux pour l’ours blanc ? Il est encore trop tôt pour répondre.

Le réchauffement climatique tend à estomper la frontière géographique entre les territoires naturels des deux espèces. Les ours bruns remontent désormais au nord de l’Alaska ou du Canada, notamment en baie d’Hudson, dans l’océan Arctique. Les étés étant aujourd’hui plus longs et plus chauds, les grizzlys séjournent volontiers sous ces latitudes élevées. De leur côté, les ours polaires, en quête de nourriture puisque leur saison de chasse sur la banquise est plus courte à cause de la fonte des glaces, ont tendance à se diriger vers le sud. Les rencontres entre les deux espèces deviennent donc plus fréquentes et ce qui doit arriver arrive...

De (très) proches cousins

« Ce sont surtout les femelles d’ours polaire qui s’accouplent avec des mâles grizzlys », précisait samedi dernier Rémy Marion, l’organisateur du colloque parisien, au micro de Denis Cheissoux lors de l’émission CO2 Mon Amour sur France Inter. Et de préciser que de tels croisements se sont produits dans le passé. « Il y a déjà eu des brassages génétiques lors de périodes interglaciaires. Dans une grotte du nord de l’Écosse, on a retrouvé un crâne d’ours brun, un crâne d’ours polaire et un crâne d’ours brun plus récent. Dans certaines zones, il y a eu alternance des deux espèces. »  

Comme le souligne Rémy Marion, « l’ours polaire est une espèce relativement récente que l’on peut isoler il y a environ 600.000 ans ». La plus ancienne pièce osseuse d’ours polaire est datée de 130.000 ans.

OURS ONASBRUCK

Femelle pizzly (ou grolar) née en captivité (Photo Zoo Onasbrück).

Les spécialistes imagent que voici un peu plus d’un million d’années, lors d’une importante glaciation, un groupe d’ancêtres de l’ours brun s’est retrouvé isolé au sud de l’Alaska. Contrainte et forcée, sa descendance s’est habituée à la chasse au phoque sur la banquise.

La divergence récente (au point de vue de l’évolution) entre les espèces et le fait que l’ours polaire ne présente pas de différence génétique majeure avec son cousin explique certainement la naissance d’hybrides fertiles.

Moins bons nageurs

De nombreux cas d’hybridation ont été relevés chez les ours, en captivité comme à l’état sauvage. En 2005, un jeune hybride d’ours des cocotiers (Ursus malayanus) et d’ours à collier (Ursus thibetanus) a été recueilli dans la nature. La naissance d’un hybride ours des cocotiers – ours lippu (Melursus ursinus) a été observée en captivité. Et le rejeton du croisement entre un ours à collier et un ours à lunettes d’Amérique latine (Tremarctos ornatus), né en captivité, s’est avéré fertile !

PIZZLY 02Le pizzly naturalisé tué par Jim Martel. On distingue bien, au niveau des épaules, la bosse caractéristique du grizzly (Photo Edmonton Journal).

Interrogé en décembre 2010 par le quotidien Le Monde, Franck Cézilly, professeur d’écologie comportementale à l’Université de Bourgogne (Dijon), s’interrogeait sur l’adaptation des pizzly à leur environnement. « Particulièrement bien protégé du froid grâce à sa fourrure doublée d’une épaisse couche de graisse, l’ours blanc, une fois mâtiné de grizzly, pourrait se révéler nettement moins apte à supporter les rudes conditions du Grand Nord. Et certains de ces pizzlys, observés dans un zoo allemand, ont montré qu’ils avaient la même aptitude à chasser le phoque que l’ours polaire, mais pas ses capacités de nageur hors pair. Il faudra étudier le comportement des nouveaux hybrides, les suivre sur plusieurs générations, vérifier s’ils gardent leur vigueur biologique. »

D’abord connus en captivité

Le premier pizzly découvert à l’état sauvage a été tué le 16 avril 2006 par Jim Martell, un chasseur américain de 65 ans qui avait déboursé 45.000 $ pour tirer un ours polaire. L’animal abattu près de Sachs Harbour, dans les territoires du Nord-Ouest sur l’île de Banks (Canada) possédait une épaisse fourrure blanche mais aussi un mufle identique à celui d’un grizzly, ainsi que de longues griffes et la musculeuse bosse entre les épaules caractéristiques de l’espèce. Cet ours arborait également des cercles noirs autour des yeux ainsi que taches brunes sur le dos et le museau.

Quatre ans plus tard, au printemps 2010,  un individu à la fourrure blanche et aux pattes brunes est tué. Il sera identifié comme étant le rejeton d’un grizzly mâle et d’une femelle pizzly, les pizzlys étant fertiles.

Jusqu’à 2006, les seuls pizzlys connus étaient nés en captivité.  À Thoiry, le mâle polaire Narvik fut le père d’une portée de trois hybrides femelles, nées en 1969, et baptisées Diska, Toska et Giska. La dernière s'est éteinte voici quelques années.

FOSSE AUX OURS THOIRY

Lors de l'inauguration du Parc Zoologique de Thoiry, la  fosse aux ours rassemblait huit individus de trois espèces : 2 ours blancs, 3 ours bruns, 3 ours à collier. Cette cohabitation donna naissance à trois hybrides (ours polaire x ourse brune).

Le zoo de Lisbonne (Portugal) hébergerait à l'heure actuelle un individu qui, selon plusieurs sources, serait un pizzly.  Et en Allemagne, le parc d’Onasbrück présente un couple de pizzlys nés en janvier 2004 d’Elvis, ours polaire mâle, et d’une ourse brune. En Chine, un pizzly était également visible en 2007 au Qingdao Polar Ocean World. Quelques exemples parmi d'autres.

Nouvelles hybridations en vue

Selon une étude publiée dans la revue Nature le 16 décembre 2010, l’hybridation entre espèces pourrait se généraliser dans le Grand Nord. Pour les trois biologistes américains ayant mené cette recherche, 34 hybridations sont envisageables entre 22 espèces, dont 14 sont menacées d’extinction à divers degrés. Ainsi, la baleine du Groenland (Balaena mysticetus) et la baleine franche de Biscaye (Eubalaena glacialis), dont la population s’élève à peine à 300 spécimens, pourraient s’accoupler, à l’instar des diverses espèces de phoques et de marsouins.

Les espèces invasives constituent une autre menace planant sur celles originaires de cette partie du globe. Le renard  polaire ou isatis (Vulpes lagopus) voit ainsi son territoire se réduire comme peau de chagrin devant la progression du renard roux (Vulpes vulpes), plus grand, plus fort et susceptible de le tuer. De plus en plus fréquents dans l’Arctique, les orques (Orcinus orca) remontent aujourd’hui très haut vers le Nord en suivant les bancs de poissons et les phoques et vont devenir de sérieux concurrents pour l’ours polaire.

S’il n’est pas tout noir, lavenir des quelque 22.000 à 25.000 ours blancs apparaît bien sombre.

 

Sources : « CO2 Mon Amour » (France Inter), Le Monde, Les zoos dans le monde, Académie de Nantes, Le Parisien, Wikipédia.