La station des Contamines-Montjoie (Haute-Savoie) accueille dimanche 7 octobre le combat des reines du pays du Mont-Blanc. Toute la journée, au son des cloches, les vaches d'Hérens en découdront pour élire leur championne. Originaires du Valais suisse, les combats de reines ont peu à peu essaimé en France et en Italie. Un engouement à double tranchant, comme le souligne Philippe J. Dubois, auteur d'À nos vaches (Inventaire des races bovines disparues et menacées en France) : « La race perd peu à peu sa vocation laitière pour aller vers des animaux de plus en plus lourds et musculeux, profilés pour gagner des combats. Si la race est sauvée sinon de l’extinction, du moins de l’oubli, il n’en demeure pas moins que sa vocation première de vache de très haute montagne aux capacités laitières reconnues est en train de se perdre. »

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L'engouement croissant pour les combats de reines menace-t-il les caractéristiques de la vache valaisanne ? Certains le redoutent. ((Photo Fédération Suisse d'élevage de la Race d'Hérens)

Les ancêtres de la vache d’Hérens (du nom de la vallée éponyme située au sud de Sion)  auraient vécu dans le Valais dès le néolithique. Mis à jour sur le site archéologique de Sion-Saint-Guérin, un fragment de crâne daté  de – 3000 avant J.-C. validerait  cette hypothèse. En 1859 apparaît la première mention de la vache d’Évolène (magnifique village nichée au fond du val), présentée deux ans plus tard comme la race d’Hérens.

Une race adaptée à la haute montagne

De petite taille, l’Hérens mesure entre 120 et 130 cm (soit à peine plus qu’une Bretonne pie-noire) pour une masse oscillant entre 500 et 800 kg. Trapue, elle possède des membres courts avec avant-bras et jarrets développés. Dotée d’une poitrine profonde et d’un cou puissant, elle a une tête large et courte rehaussée d’une paires de cornes à pointes noires, ouvertes vers l’avant et légèrement relevées. Sa robe est unie avec des teintes allant du noir au fauve en passant par l’acajou et chocolat.

Défini en 1885, le standard coloré définitif de la race a longtemps mentionné un « manteau uni, châtain clair, noir ou rouge, avec raie claire sur l’épine dorsale. » À l’époque, ce choix fut dicté par la nécessité d’affirmer l’identité de la race d’Hérens par rapport aux autres races suisses. La panachure, l’un des variants colorés de la race, fut alors éliminé.

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Outre leurs talents de combattants, les Hérens sont aussi d'honorables laitières : la production moyenne durant la lactation standard s’élève à environ 3.000 litres (Photo Fédération Suisse d'élevage de la Race d'Hérens).

Ce standard faillit bien coûter son existence à l’Évolénarde, vache de la même race que l’Hérens dont elle se distingue par son ossature plus légère (elle pèse de 400 à 700 kg), sa taille moyenne légèrement inférieure (de 115 à 130 cm) et surtout par sa robe tachetée de blanc sous le ventre, à la queue et sur le dos. Le front de ces vaches s’orne également d'une étoile blanche typique.

Querelles autour d'une robe

La controverse était née puisque le  manteau de la race d’Hérens originelle avait été décrit  précisément en 1875 par M. Wilkens, zootechnicien autrichien, après la visite d’un alpage à Évolène où estivaient pas moins de 66 vaches et 40 génisses. L’expert avait écrit ceci : « L’attache de la queue, la nage, le toupet sont habituellement blancs, le ventre, l’intérieur des jambes sont de couleur plus claire… Exception faite des taches blanches qui se trouvent à l’arrière de l’animal, on trouve quelquefois des taches blanches sur le front. Sur la poitrine, sur le dos et sur les flancs, il n’y a jamais de taches blanches. »

Aussi des éleveurs avaient bien l’intention de réhabiliter la robe colorée. Ce fut chose faite en 2003. Depuis le standard panaché, dit « patcholé » en patois, est reconnu par la Fédération d’élevage de la race d’Hérens au même titre que les manteaux unis.

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Évolénarde à la robe caractéristique (photo ProSpecieRara).

Les effectifs actuels de la vache d’Hérens varient selon les sources. En Suisse, ils s’élèveraient à  7.000 animaux et le Val d’Aoste (Italie) abriterait un nombre équivalent de bovins sous l’appellation de race Valdotaine « Castana  à robe unie »  (entre 6.000 et 7.000 spécimens) ou Pie-noire (1.500 animaux). En France, la population compte aux alentours de 500 bêtes, originellement élevées dans la région de Chamonix et la Vallorcine et, depuis deux décennies, ailleurs en Haute-Savoie, en Savoie et en Isère, dans le massif de la Grande Chartreuse.

L’Hérens est considérée comme très proche de la Tux-zillertal autrichienne,  vache du Tyrol à très petit effectif qui descendrait directement de la race valaisanne.

Des effectifs en hausse

Le cheptel Hérens, fort de presque 31.000 têtes en 1936, a ensuite commencé à décroître pour chuter assez brutalement entre la fin des années 1950 et 1983, date à laquelle un recensement fédéral fait état de 12.110 animaux. Selon l’analyse de la Fédération d’élevage de la race d’Hérens, ce déclin tient principalement à des raisons économiques et géographiques (créations d’emplois dans des secteurs plus rémunérateurs comme le tourisme, morcellement des terres et régime de la petite exploitation très présent dans l’aire de répartition de la race). Depuis, la population augmente régulièrement.

Les troupeaux comptent en moyenne un petit nombre d’animaux. En 1997, un éleveur détenait en moyenne 4,7 vaches et seulement 3% des propriétaires possédaient 15 vaches et plus. La race représente moins de 1% du cheptel bovin helvétique.

Viande séchée du Valais

La vache d’Hérens est réputée offrir une viande savoureuse et de caractère. Assez logique, somme toute...

Traditionnellement, les animaux hivernent dans les étables de novembre à mi-mai. Les troupeaux rejoignent alors la zone de pâture des « mayens » (nom attribué, dans le Valais, aux chalets où les familles aisées de la vallée du Rhône ont l'habitude de passer la belle saison et  aux montagnes où elles se trouvent). Un mois plus tard, les vaches prennent le sentier des alpages qui s’étendent de la limite supérieure des forêts jusqu’au pied des glaciers, à près de 2.500 m d’altitude. Elles y resteront jusqu’à la mi-septembre puis regagneront les « mayens » avant de retourner dans les exploitations courant octobre.

Combattantes nées

De nature belliqueuse, les Hérens se livrent à des combats pour déterminer la hiérarchie en leur sein lors de la mise à l’herbe, de la montée en estive ou de la réunion de troupeaux. Ce comportement est à l’origine des combats de reines où les vaches s’affrontent après avoir été réparties dans différentes catégories d’âge et de masse. Lors de ces joutes, les animaux se font face et se poussent jusqu’à ce que l’une recule ou refuse le combat.

En mai dernier, près de 200 vaches se sont retrouvées lors de la finale nationale à Aproz (Valais). Depuis 2010, les vaches de tous les cantons suisses sont admises. Cette année, une compétition baptisée « "Espace Mont-Blanc », accueillant aussi des animaux originaires d’Italie et de France, a même été organisée la veille de la finale réservée aux vaches helvètes.

Les combats ne présentent guère de danger et les accidents graves restent rares. Toutefois certains défenseurs de la cause animale dénoncent ces manifestations, simples reflets de l’agressivité de la race selon les passionnés de ces joutes.

Quelle statut  pour la tachetée Évolénarde ?

À l’orée des années 1980, l’Évolènarde avait quasiment disparu. Seuls quelques animaux arborant la livrée panachée vivaient encore dans les alpages lorsque des éleveurs passionnés entreprirent  de sortir ces animaux de l’oubli auquel ils semblent condamnés. Un herd-book fut établi en 1995 et la « race » a été reconnue en 1998 par la Fondation suisse pour la diversité patrimoniale et génétique liée aux végétaux et aux animaux (Pro Specie Rara). L’association des éleveurs de vaches de la race d’Evolène sera créée en 2001.

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Taureau de type (ou de race...) Évolènard(e) (photo ProSpecieRara).

Après un refus en 1999,  l'admission de l’Évolènarde dans le herd-book de la race d'Hérens (avec la mention EV) devient effective en 2003.  En 2007, le registre généalogique recensait plus de 700 Évolènardes contre moins d’une centaine au milieu des années 1990. Mais nombre de spécialistes estiment que l’Évolènarde est simplement une variante colorée la race d’Hérens

Alors race à part entière ou Hérens à la robe colorée ? Le débat est toujours d'actualité dans les alpages.

Sources : Fédération Suisse d'élevage de la Race d'Hérens, À nos vaches de Philippe J. Dubois (Éditions Delachaux et Niestlé), ProSpecieRara, Terre Valaisanne, Wikipédia,  Le Monde.