La  vidéo a fait le « buzz » cette semaine : de jeunes pêcheurs  filmant un énorme squale (sans doute un grand requin blanc) tournant autour de leur embarcation au large du récif de Dumbéa, en Nouvelle-Calédonie. Quelques instants auparavant, un plongeur se serait retrouvé dans l’eau face-à-face avec l'animal avant d’être hissé à bord d'un petit bateau par ses amis. Sans doute attiré par l’odeur des poissons pêchés, le requin aurait percé d’un coup de mâchoires le coussin d’un Zodiac situé sur la zone.

Si aucun blessé n’a été à déplorer, ces images ravivent l’image du grand blanc mangeurs d’homme, rendue célèbre par le film « Les Dents de la mer » de Steven Spielberg. Un cliché qui colle toujours aux écailles du grand requin blanc (Carcharodon carcharias) malgré les nombreux campagnes de réhabilitation.

Jeudi dernier, le gouvernement régional de l'État d'Australie occidentale a ainsi autorisé l'abattage des grands requins blancs dès qu'ils s'approcheront des plages. Jusqu'alors, cette pêche n'était permise qu'en réponse à une attaque puisque, depuis 2001, le grand requin blanc était protégé en Australie (comme il l’est toujours aux Etats-Unis notamment).

5,5 millions d'euros pour parer à toute attaque

En 2004, le grand requin blanc a rejoint le requin-baleine (Rhincodon typus) et le requin-pèlerin (Cetorhinus maximus) sur l'annexe II de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites). Cette liste regroupe les espèces qui, sans être en péril direct de disparition, pourraient le devenir si leur commerce international n'était pas étroitement contrôlé. Concrètement, un certificat est indispensable pour vendre un requin blanc (ou une partie de son corps) d'un pays à un autre. En revanche, le poisson peut être commercialisé sans le moindre certificat dans le pays où il a été pêché.

GRAND REQUIN BLANC

Éstimé à 6,85 millions de dollars australiens (5,53 millions d'euros), le programme dévoilé jeudi est censé prévenir toute attaque. « Auparavant, les ordres étaient donnés après l'attaque. Maintenant une action proactive sera lancée si un grand requin blanc présente une menace imminente pour la population », a assuré Norman Moore, ministre de la pêche de l'État d'Australie occidentale.

Ce budget sera réparti ainsi : deux millions pour la chasse et l'abattage des requins, deux autres pour la poursuite d’un plan de pose de balises sur ces poissons et d'alerte sur les réseaux sociaux dès qu'un squale pointera son aileron dans une zone fréquentée par les baigeurs et deux autres millions consacrés à la recherche sur les requins. Le solde sera destiné à l’achat de nouveaux jet skis pour les secouristes et pour une application d'alerte sur les smartphones.

Un surfeur tué en juillet dernier

Remis en question à chaque attaque, le statut d’espèce protégée du grand requin n’a pas résisté à la mort d’un surfeur de 24 ans, Benjamin Linden, survenue le 14 juillet dernier au large de Perth, à l'Ouest de l’Australie. Notmam Moore avait alors sonné la charge : « Nous consacrons 14 millions de dollars australiens (11,7 millions d'euros) pour mieux comprendre les requins blancs et les raisons de ses attaques. Si les recherches nous disent que le nombre de requins blancs a augmenté, alors nous devrons peut-être nous demander si cet animal doit demeurer une espèce protégée. »

 Avec les États-Unis, l’Australie détient le record du nombre d’attaques mortelles de requins (200 depuis 1791 et 46  au cours des cinq dernières décennies).  «  Le nombre moyen d'attaques en Australie a été de 15 par an (dont une mortelle) ces dernières années. C'est plus qu'auparavant, puisque la moyenne était de 6,5 attaques par an entre 1990 et 2000. Mais dans le même temps, le nombre de surfeurs et de nageurs n'a cessé de croître », précisait cet été dans les colonnes du Monde John West, spécialiste des squales au Taronga Zoo (Sydney), établissement chargé depuis trente ans, de répertorier les attaques de squales dans les eaux australiennes.

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 La disparition du grand requin blanc constituerait une catastrophe pour la biodiversité sous-marine (Photo Terry Goss).

Combien de requins blancs sillonnent aujourd’hui les mers et océans du globe ? Personne n'est en mesure de répondre avec exactitude à cette question. Seule certitude, les populations de requins (479 espèces recensées) sont en net déclin comme le confirme le rapport mondial sur la conservation des requins récemment publié par le Pew Environnement Group, une ONG spécialisée dans la pêche et la biodiversité. Analysant les données fournies l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), ce document relève l’insuffisance d’informations susceptibles de renseigner sur la situation de 209 espèces (44%). Et sur les 270 autres, 150 (56 %) sont menacées ou quasi menacées d'extinction avec, à la clef, un risque « d'irréversibles dommages aux océans ».

D’où la légitime colère des associations de défense de l'environnement à l’annonce de la décision du gouvernement régional de l'État d'Australie occidentale dont le premier ministre, Colin Barnett, avait exclu jusqu’à cet été tout programme d'abattage. À juste titre, M. Barnett relevait que les requins vivaient dans la mer et qu'il y aurait toujours un risque pour l'homme. Étonnant changement de cap donc de la part de ce politicien qui affirme désormais avec désinvolture qu’ « il ne s’agit après tout que d’un poisson ».

La Réunion  : succès juridique pour les opposants à la chasse

Une vision réductrice que ne partage pas le tribunal administratif de Saint-Denis. Par un curieux hasard des calendriers, celui-ci  a suspendu jeudi 27 septembre  l'arrêté préfectoral autorisant la pêche au requin dans la Réserve naturelle marine de La Réunion. Le 21 août, le tribunal avait pourtant rejeté un premier recours de deux associations (Sea Sheperd et l’Association citoyenne de Saint-Pierre), estimant alors qu'il n'y avait « pas urgence à agir ». Le 12 août, à la suite de plusieurs attaques ayant entraîné la mort de trois surfeurs en 2011 et 2012, le préfet de La Réunion, sur instructions du ministre des Outre-mer, avait pris un arrêté « autorisant des opérations de marquage et de prélèvement de requins (...) aux fins de connaissances scientifiques et de protection des activités de loisirs et professionnelles de la mer ».

bouledogue

Le requin-bouledogue, parfois appelé requin du Zambèse, a la particularité de vivre aussi bien en milieu marin qu'en eau douce.

Les dix requins-bouledogues (Carcharhinus leucas) et dix requins-tigres (Galeocerdo cuvier) - deux espèces bénéficiant du statut « quasi menacée » selon l’UICN - devant être capturés ne l’ont jamais été. Un seul spécimen, un requin- tigre de 2,75 m, a été pêché le 15 août au large de Boucan Canot. Cette « non pêche » miraculeuse confirme les observations des scientifiques opposés au prélèvement : pour eux, l'île n'héberge pas de requins sédentaires près des plages ou dans la Réserve.

RESERVE LA REUNION

Créée en 2007, la Réserve naturelle marine s’étend sur 40 km de côtes et couvre une surface de 35 km2 (Photo Agence pour la Recherche et la Valorisation Marines).

Vendredi, la préfecture de La Réunion a répliqué en soulignant que le tribunal administratif n'avait ordonné qu'une suspension partielle de l'arrêté, en interdisant la pêche et le marquage dans les cinq zones de protection intégrale, soit 5% de la surperficie de la Réserve.  Et d’ajouter que les opérations de marquage « conduites dans un but de connaissance des populations des requins-tigres et  des resquins-bouledogues », vont être poursuivies par l'IRD (Institut de recherche pour le développement) selon des techniques non létales.  « Quant aux prélèvements, ils seront réalisés par des pêcheurs professionnels à l'intérieur des zones de pêche autorisée et non dans les zones de protection intégrale de la réserve marine. »

Officiellement, cette campagne de pêche est destinée à détecter la présence de la toxine ciguatera chez les requins en vue de leur éventuelle commercialisation ! Décidément, l’avenir des requins risque fort de se jouer dans les eaux parfois troubles des intérêts politiciens.

Sources : AFP, Le Monde, Sciences et Avenir, Les Nouvelles Calédoniennes.