Les scientifiques tirent la sonnette  d’alarme : le nombre de caribous des bois « toundrique » (Rangifer tarandus caribou) est en chute libre au nord du Québec. Si la chasse sportive  a déjà été interdite,  plusieurs experts estiment qu’il faut désormais proscrire la chasse de subsistance. Une décision loin de réjouir les communautés autochtones.

A l’orée des années 1980, près d’un million de caribous des bois vivaient sur le territoire de la Rivière George (1). En juillet dernier, il n’en restait que 27.600. Et en octobre prochain, leur nombre devrait passer sous la barre des 25.000 spécimens.  D’après un inventaire aérien de la population de caribous de la Rivière George, l’animal,  déjà considéré comme une espèce vulnérable, est sérieusement menacé (2).

« L’an dernier, j’étais moins alarmiste, mais le déclin continue et là c’est carrément inquiétant »,  assure Steeve Côté, biologiste à l’Université Laval et responsable d’un programme de recherche en collaboration avec le ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF).

Au cours des deux années écoulées, 63% du troupeau de caribous de la Rivière George a disparu. Comment expliquer un tel phénomène ? Plusieurs hypothèses sont évoquées comme la hausse trop rapide du nombre de prédateurs (l’ours noir et le loup) et le manque de nourriture disponible.

« On croit qu’il y eu sur-utilisation du garde-manger alors que les caribous étaient très nombreux. Le caribou se nourrit principalement de lichen, une plante qui devient rare puisqu’il lui faut entre 60 et 70 ans pour se reproduire », précise à ce sujet Steeve Côté.

Plan Nord et réchauffement climatique pointés du doigt

Parmi les causes possibles du déclin du caribou migrateur dans la baie d’Ungava, le réchauffement climatique est évidemment cité. « C’est une hypothèse, mais pas la principale. Le réchauffement climatique pourrait même avoir des effets positifs », observe Steve Côté. En effet,  il favorise la croissance rapide des plantes et procure donc davantage de nourriture pour les caribous. Avec toutefois un bémol : le déphasage entre le pic d’abondance des plantes et la période de mise bas des jeunes caribous. «  Une étude effectuée au Groenland a démontré que plus les deux pics sont désynchronisés,  plus les chances de survie des faons diminuent », tempère le biologiste.

« La plupart des troupeaux de caribous du nord de l’Amérique et de l’Europe déclinent. Il s’agit d’un problème entre l’animal et son habitat », renchérit Denis Vidal, biologiste au ministère des Ressources naturelles et de la Faune et directeur de l’expertise ­régionale au MRNF.

Le Plan Nord (4) pourrait aussi avoir un effet néfaste sur la population de caribous de la Rivière George. « Ce programme menace pour tous les écosystèmes nordiques et les caribous migrateurs s’avèrent très sensibles au dérangement », assure M. Vidal. « Le Plan Nord fait d’ailleurs l’objet d’une évaluation environnementale avec une étude sur l’impact pour le caribou. »

Bannir toute forme de chasse

Afin de maintenir le troupeau, le Ministère a interdit depuis décembre dernier la chasse sportive sur le territoire de la Rivière George. Un coup rude pour les  propriétaires de pourvoiries  (3) de la région, comme le relève l’administrateur de l’un de ces établissements : « Nous tentons de survivre en dirigeant notre clientèle vers d’autres camps. Mais si la chasse ne rouvre pas en 2014, il y aura des fermetures. » « Les pourvoiries font leur part, le gouvernement va maintenant devoir gérer de façon stricte la chasse de subsistance sur le territoire »,  estime  Marc Plourde, président de la Fédération des pourvoiries du Québec.

Ce que confirme M. Côté : « Il est extrêmement important que le ministère interdise toute la chasse au caribou dans cette région. Et même si on arrête tout, les prédateurs vont continuer et la mortalité des caribous est beaucoup trop forte pour assurer le maintien du troupeau. »

La décision d’interdire la chasse de subsistance - encore autorisée aux communautés des nations Crie, Inuite et Naskapie –inquiète les communautés autochtones. « Le caribou est au cœur de notre alimentation depuis des millénaires. La réaction va être importante au Québec où le gouvernement ne nous a pas consultés »,  prévient ainsi un représentant des Innus.

De son côté, un représentant des Neskapis se veut à l’écoute : « Nous allons consulter les gens de notre communauté. Si pour sauver le troupeau, il est nécessaire de cesser la chasse, nous allons le considérer. »

Un comité mixte  réunissant gouvernements du Québec, de Terre-Neuve-et-Labrador et communautés autochtones  se tiendra courant septembre.

(1) Longue de 563 km, la rivière George naît à quelque 60 km au nord de la frontière du Labrador. Elle remonte ensuite vers le nord pour se jeter dans la baie d’Ungava.

(2) Dans les années 1950, la population de caribous de la rivière George était estimée à environ 70.000 individus. Ils étaient 800.000 au début des années 1980 avant que leur nombre ne chute pour atteindre 74.000 spécimens en 2010, 27.600 en juillet 2012 et moins de 25.000 cet automne.

(3) Les pourvoiries sont des établissements qui proposent installations et services pour la pratique de la chasse, de la pêche et du piégeage au Canada.

(4) Le Plan Nord est un programme de développement économique des régions nordiques (nord de 49e parallèle nord) décidé par le gouvernement du Québec en mai 2011. Il prévoit des investissements publics et privés de l'ordre de 80 milliards de dollars dans un horizon de 25 ans. Ce plan,  qui se veut axé sur le « développement durable», comprend l'ouverture de mines, le développement de projets d’énergie renouvelable et la construction d'infrastructures de transport3. Selon le gouvernement québecois, le Plan Nord doit permettre le maintien et ou la création de 20.000 emplois par an pendant tout sa durée (source Wikipédia).

Source : Le Journal de Montréal

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Le caribou des bois

Le caribou des bois (Rangifer tarandus caribou) est une sous-espèce du caribou vivant dans des forêts boréales de l'est de l'Amérique du  Nord. On le trouve  dans trois écotypes : forestier, toundrique et montagnard.

Les caribous des bois de l’écotype toundrique vivent au sein de deux grandes hardes : celle de la rivière aux Feuille (436.000 individus) et celle de la rivière George. Les caribous traversent plus de 2 000 km par an dans une zone d’environ un million de kilomètres carrés s’étendant de la Baie James aux monts Torngat, sur la péninsule du Labrador. La population toundrique est la seule à présenter un comportement migratoire. Certains animaux parcourent jusqu’à 6 000 km par an.